jeudi 1 décembre 2022

L’économie mondiale en crise, la monnaie, le pétrole et la dette

 

L’économie mondiale est en ce moment dans une impasse qui nécessite d’une manière ou d’une autre de changer complètement de modèle sur lequel elle fonctionne disons depuis une quarantaine d’années. Mais on ne change pas de trajectoire sans que cela ne soit coûteux, sans de profondes déchirures. Les pays qui tarderont à modifier leurs paramètres de production et de consommation, vont connaître les pires difficultés à l’avenir. C’est vrai pour l’Occident qui bêtement s’aligne sur les errements géostratégiques étatsuniens, mais c’est tout aussi vrai pour la Chine dont le modèle qui a connu un grand succès, patine. On voit en Occident de nombreux commentateurs se réjouir des difficultés de la Chine à maintenir son rythme de croissance. Mais c’est sans compter que la Chine est maintenant le moteur de la croissance mondiale, et que les investisseurs ont voulu cette montée en puissance puisqu’ils y ont déversé des quantités astronomiques de liquidités[1]. 

 

Tout le monde l’admet, la crise environnementale et la pénurie de matières premières sont les principaux déterminants de ce qui est en train de s’apparenter à un effondrement. Mais il ne faut pas perdre de vue également la démographie galopante dans les pays les plus pauvres, cela conduit directement à l’accroissement du nombre de pauvres dans le monde et à une crise permanente des migrants. Bien entendu à ces causes fondamentales, il y a des éléments conjoncturels qui accélèrent la décomposition de l’économie mondiale. La pandémie du COVID, et la guerre en Ukraine pèsent sur la conjoncture mondiale à n’en pas douter, même si ce ne sont que des accélérateurs et que fondamentalement le problème se trouve ailleurs. Même si le COVID disparait – ce qu’il semble faire doucement mais sûrement, malgré la volonté de Pfizer de nous vendre encore quelques millions de doses supplémentaires – même si le conflit en Ukraine se soldait par une paix honorable pour chacun, le problème resterait entier. Cependant, ces événements ont tout de même redistribué les cartes à l’intérieur du camp occidental. Sans aller jusqu’à dire que les Etats-Unis en sortent renforcés, c’est bien les pays de l’Union européenne qui payent le plus lourd tribut à la crise. Cette fantaisie a permis aux Etats-Unis de se requinquer un petit peu. Mais cela ne sera pas suffisant. Les Etats-Unis sont d’abord un pays très endetté. La dette publique a explosé, atteignant des niveaux qu’on n’avait plus vu depuis l’engagement des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Mais le pire est sans doute que la dette des ménages et des entreprises ait également atteint des proportions inédites. 

 

Pourquoi cela est-il inquiétant ? D’abord parce que cet endettement est couplé avec un déficit commercial qui lui aussi a explosé. Certes les Etats-Unis ont depuis longtemps des déficits jumeaux – c’est-à-dire un déficit commercial important et une dette publique qui ne s’arrête pas de grossir – mais aujourd’hui c’est devenu un peu plus sérieux. En effet si pendant de longues années, de longues décennies, un pays observe un déficit commercial qui ne cesse de s’approfondir, cela signifie qu’il n’est plus capable de faire face aux besoins de ses sujets. Cela veut dire qu’il s’endette auprès du reste du monde. Les Etats-Unis sont devenus dépendants de la Chine pour des produits essentiels comme les puces électroniques ou les produits de consommation courante, textiles, jouets, ordinateurs, téléphones portables et même automobiles électriques ! Cette dépendance qui se concrétise dans l’endettement croissant équivaut en vérité à un rachat d’une partie des Etats-Unis par la Chine. Pourquoi un pays en arrive-t-il à se vendre à celui qu’il considère comme son ennemi ? D’abord parce que ceux qui décident de la politique commerciale étatsunienne – c’est-à-dire les grandes firmes multinationales – n’en souffrent pas, bien au contraire, ils multiplient les profits. Ensuite par idéologie. Cette idéologie est celle du libre-échange. L’idée est que l’accroissement du commerce international est bon pour la croissance économique. Cette idée n’a jamais été démontrée dans les faits, bien au contraire les périodes de forte croissance économique comme les Trente glorieuses par exemple sont toujours reliées à une relative fermeture des frontières. Très souvent on invoque le cas de la Chine ou des pays asiatiques pour nous expliquer qu’ils se sont développés grâce au commerce avec les autres pays, profitant par exemple de leurs bas salaires pour conquérir des marchés. C’est juste, sauf que ces pays ont été dans le même temps terriblement protectionnistes, revendiquant l’ouverture pour leurs produits, mais protégeant leurs marchés au nom de la nécessité de se développer. Il va de soit que dans un marché concurrentiel, fut-ce au niveau international, lorsque les barrières douanières et assimilées tombent, les entreprises se concentrent nécessairement et éliminent finalement celles qui sont en surnombre. C’est la loi du marché. La deuxième idée, soutenue à l’époque par Bill Clinton, est que l’ouverture aux échanges commerciaux est bonne pour la démocratie à l’échelle planétaire. Donc que les pays autoritaires en commerçant s’éduquent à la démocratie pour le bonheur de tous, c’est ce que des imbéciles ont appelé la mondialisation heureuse. C’était une manière hypocrite pour ne pas dire plus de faciliter les investissements directs étrangers américains en Chine où les très riches pensaient faire de bonnes affaires, et ils en ont faites, mais ils ont en même temps affaibli leur pays d’origine, ce qui devait créer ensuite des conflits économiques et militaires dont on ne voit plus l’issue. 

 

Le résultat de cette relation asymétrique est visible aujourd’hui : les Etats-Unis sont en déclin rapide, et la Chine en progression constante. Les Etats-Unis ne peuvent maintenir leur rang – c’est-à-dire la suprématie du dollar – que grâce à leur formidable puissance militaire. Sera-ce suffisant ? Sur le long terme certainement pas. La Chine engrange non seulement des gains colossaux aux échanges avec les Etats-Unis, mais finance aussi une partie de l’énorme dette américaine. Ce qui veut dire que si elle met sur le marché les obligations qu’elle détient, le dollar chuterait à des niveaux très bas. Cependant cela se révélerait très compliqué pour les Chinois, sauf s’ils décidaient de se passer du marché américain pour les capitaux et pour les débouchés. Les Etats-Unis sont un pays très endetté dans un contexte de déficits jumeaux, c’est-à-dire qu’au déficit commercial colossal s’ajoute un déficit public qui est l’un des plus élevés du monde. Et cela depuis des décennies. La valeur du dollar repose d’ailleurs sur cet endettement puisque cette dette est équivalente à une émission de monnaie : la contrepartie des dettes américaines est toujours une création monétaire qui devra un jour ou l’autre être convertie en biens et services pour être remboursée. En théorie un pays ne peut pas se trouver dans une telle situation durablement, normalement un pays très endetté doit voir la valeur de sa monnaie s’affaiblir, ce qui lui permet de relancer ses exportations, de diminuer ses importations et de payer finalement ses dettes. Mais en vérité les lois du marché ne s’appliquent que d’une manière marginale et incertaine. La raison principale est que les Etats-Unis ne sont pas la Grèce, autrement dit qu’on ne peut pas le piller pour se payer sur la bête, leur puissance militaire l’interdit, du moins à court terme, tant que le dollar apparait comme une valeur refuge pour le reste du monde. Si on veut contester l’idéologie économique dominante – celle qui nous dit que le marché assure le bon équilibre entre l’offre et la demande – il suffit de regarder le comportement impérialiste des Etats-Unis. Ils ont créé des lois spécifiques, uniquement pour leur avantage, par exemple ils peuvent attaquer n’importe où dans le monde un pays, ou un concurrent qui utilise le dollar comme monnaie de gestion de ses échanges commerciaux, ou encore ils ne peuvent jamais être traînés devant une cour de justice internationale pour les crimes de guerre qu’ils ont commis. Cette asymétrie montre qu’au niveau international le traitement des différents pays n’est pas équitable et que la concurrence n’existe pas. Il n’existe qu’un rapport de force militaire, comme nous l’avons vu en Ukraine, en Irak, ou en Serbie, et ce rapport de forces est en train de se détacher de la puissance économique véritable de ce pays.   

 

Mais cette situation n’est pas éternelle, et aucun Empire n’est éternel. Depuis quelques années nous avons vu la      montée en puissance de nouveaux groupements économiques et commerciaux. Citons-en deux. D’abord l’OPEP, le plus ancien. C’est un cartel gazier et pétrolier qui gère ses réserves de gaz et de pétrole indépendamment de ce que désirent les Etats-Unis. On vient de le voir récemment, l’OPEP, sous l’impulsion de la Russie et de l’Arabie saoudite, a décidé de diminuer ses productions afin de maintenir le prix de l’énergie à un haut niveau. Cela contrarie fortement les Etats-Unis et leurs dépendances de l’Union européenne qui comptaient sur une modération des prix pour continuer leurs exactions contre la Russie par Ukrainiens interposés. Mais cette action très concertée de l’OPEP a démontré la dépendance de l’Occident, y compris les Etats-Unis, vis-à-vis de l’énergie fossile. Joe Biden a pris cet affront comme une déclaration de guerre. Mais les Etats-Unis, malgré leur puissance, n’ont pas les moyens militaires de mener plusieurs guerres importantes aux quatre coins du monde. L’Arabie saoudite avait déjà refusé de se joindre aux sanctions économiques contre la Russie ordonnées depuis Washington, puis elle avait accepté les paiements en roubles contre l’avis de l’Empire. Le second point est la construction d’une organisation parallèle et indépendante de toutes les autres organisations internationales. Cette organisation a deux volets, l’un est politique et militaire, on l’appelle la Shangaï Cooperation Organisation. Impulsée par la Chine et la Russie, elle représente déjà plus de la moitié de la population mondiale et ses adhérents n’ont pas suivi les demandes de sanctions économiques contre la Russie émanant de Washington[2]. Le volet économique ce sont les BRICS, regroupement d’une autre moitié du monde autour de la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil. D’autres pays vont les rejoindre. Il s’agit ici d’échapper à la tutelle du dollar aussi bien pour les échanges commerciaux que pour les flux de capitaux. Qui contrôle la monnaie, contrôle l’économie. Cette nouvelle organisation économique et politique nous montre deux choses, la première est que la dynamique économique et politique s’est déplacée vers l’Asie et vers les pays émergents. On le sait depuis une bonne trentaine d’années, à l’époque on parlait de recentrage asiatique[3]. Ce recentrage n’a pas été compris ni par les Américains, ni par les Européens. Ceux-ci ont cru que de toute éternité ils continueraient à profiter des pays émergents pour sauver leurs taux de profit, en faisant travailler ces pays sous leur direction. Tout à leur tactique de soutenir leurs multinationales, ils n’ont pas anticipé la montée en gamme des pays émergents qui fait que maintenant ils sont dépendants de ces pays émergents pour presque tout, y compris dans le high tech. La balance commerciale n’est pas en faveur de l’Occident, mais nettement en faveur des BRICS. Ce qui veut dire que l’Occident s’appauvrit et ne donne encore l’illusion que parce qu’il fabrique de la monnaie en grande quantité. Mais le développement de l’inflation semble maintenant donner un coup d’arrêt au Quantitative easing et donc à des taux d’intérêts bas, voire négatifs. 

 

Cette remontée brutale des taux d’intérêts est orchestrée aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. Elle va avoir des conséquences directes sur le crédit aux entreprises et aux ménages. La dépression économique est clairement programmée. Même si certains seront prompts à incriminer la guerre en Ukraine. Mais elle va avoir un effet dévastateur sur l’endettement public. Les crises des subprimes (2008) puis du COVID (2020), puis maintenant de l’Ukraine (2022) ont obligé les Etats de l’OTAN à accroître leur endettement, notamment pour aider l’Ukraine – rien que pour les Etats-Unis, l’addition se monte déjà à une centaine de milliards de dollars en octobre 2022 - et pour faire face à ces dépenses plus ou moins imprévisibles, il a fallu emprunter.  La hausse des taux, cela veut dire que les Etats devront emprunter à des taux plus élevés pour refinancer leur dette, ce qui va entraîner une chute des cours boursiers, le capital spéculatif trouvant un meilleur rendement dans les emprunts d’Etat que dans l’évolution des cours boursiers, il se déplacera vers les emprunts d’Etat, stérilisant l’investissement productif. Si les taux pour les emprunts d’Etat s’élèvent cela entraîne mécaniquement deux conséquences très lourdes : d’abord une hausse de la dette publique puisque les intérêts font boule de neige ; ensuite des coupes drastiques dans les dépenses de l’Etat, soit le retour de l’austérité. Cela voudra dire moins de services publics, et moins de services publics ce sera un appauvrissement rapide de l’Occident. On sait pourtant cela depuis très longtemps[4]. Revenons un petit instant sur cette question : la croissance du marché ne peut pas se faire sans la croissance de l’Etat. C’est déjà ce qu’Hegel avait compris alors que le malheureux Adam Smith opposait stupidement comme les libéraux l’Etat et le marché. 

Source, IRDEME, 2019 

Mais il y a cependant bien pire. C’est ce qu’on pourrait appeler la loi de Wagner du nom de l’économiste allemand Adolph Wagner. S’il adhère à l’idée que la croissance des dépenses publiques est nécessaire à la croissance économique, il ajoute que cette croissance des dépenses publiques doit être plus rapide que celle de l’économie ! La raison en est que la productivité des dépenses publiques est constante alors que celle des investissements productifs est croissante[5]. Les faits démontrent que cela est vrai. Mais cette évidence a une conséquence bouleversante que beaucoup d’économistes dont Wagner et Schumpeter avaient comprise : si la croissance de l’économie s’appuie sur la croissance des dépenses publiques, cela veut dire qu’au fil du temps on assistera à une socialisation rampante de l’économie. Bien entendu cela annonce la fin de la propriété des moyens de production. Cependant les capitalistes ne sont pas d’accord pour disparaître et ils ont des armes à leur disposition. Les premières armes ont été l’élargissement du marché, ce qu’on a appelé la mondialisation, et ce qui a permis de compenser un petit peu la baisse du taux de profit. La seconde arme est un transfert massif de fonds du secteur public vers le secteur privé. Cela s’est réalisé sous plusieurs formes : les privatisations bien entendu, cette grande braderie mondiale fut une aubaine financière, mais une catastrophe économique sur le long terme. Ensuite il y a les baisses d’impôts sur les entreprises et sur les personnes à hauts revenus. Enfin on peut ajouter les subventions et aides diverses et variées que ce soit dans le soutien des banques en 2008 ou dans les subventions à l’industrie de la pharmacie pour les vaccins (2020-2022). Dans le cas des banques on remarque que les banques ayant fait faillite sur le marché, selon les lois du marché, auraient pu être rachetées en blocs pour un dollar symbolique par l’Etat. Mais comme il y a dans le système néolibéral une collusion entre la classe politique et la classe capitaliste, cela ne s’est pas fait. Pour la pharmacopée, on a surpayé des doses de vaccin – dont je ne discuterais pas ici de l’utilité – alors que l’Union européenne ou l’Etat américain étaient dans une situation de monopsone qui leur auraient permis de faire le prix sans discussion. Cela a abouti dans les deux cas à accroître la dette de l’Etat qui est un transfert direct de fonds publics vers le secteur privé. Sans ce transfert, c’est-à-dire en laissant jouer les lois du marché, le capitalisme serait tout à fait mort aujourd’hui. Dans le graphique ci-dessous, pour les Etats-Unis, on voit que la hausse des prélèvements sur les plus riches n’a pas nui à la croissance au moins durant la période des Trente Glorieuses. C’est la même chose en Europe bien entendu. On voit que les solutions néolibérales aux crises que la mondialisation a engendré depuis la fin du XXème siècle ont aggravé le mal plutôt que de le réduire. 

Evolution de l’impôt marginal sur les revenus, les entreprises et les profits aux Etats-Unis 

Les cadeaux aux plus riches s’ils n’ont pas stimulé l’investissement productif ont finalement alimenté une bulle spéculative, en Bourse ou dans l’immobilier. Ce qui veut dire que cette bulle, tôt ou tard, éclatera, même si nous reconnaissons une grande ingéniosité aux employés de la finance pour créer en permanence des palliatifs qui retardent les échéances. « Trop de profit, tue le profit » disait Mariner Eccles. Il faut rappeler ici que les dernières crises – celle des subprimes et encore moins celle du COVID – n’ont pas été soldées, et c’est ce qui explique que l’endettement mondial est aujourd’hui à un niveau inégalé. Mais si les dettes n’ont pas été soldées, cela s’explique parce que la politique privilégiée au niveau planétaire s’appuie sur la théorie de l’offre. Or un enfant de cinq ans comprend que pour que les superprofits soient réinvestis, il faut que ces investissements correspondent à une demande solvable. On sait cela depuis au moins le début du XIXème siècle, Malthus et Sismondi l’ont théorisé. La cupidité de la révolution néolibérale a tué non seulement la demande des ménages, mais aussi la demande étatique – celle des services publics. Or les services publics – ce que la Banque Mondiale appelle les dépenses d’infrastructures – santé, éducation, mobilité, participent indirectement à la productivité globale des facteurs. Mais en même temps ces dépenses poussent, comme Schumpeter et quelques autres l’avaient compris il y a longtemps, à une socialisation latente de l’économie. Cela va devenir dans les décennies qui viennent de plus en plus évident avec les nécessités de lutter contre la dégradation de l’environnement et la pénurie des matières premières. 

 

A plus court terme cependant, les économies développées – essentiellement l’Union européenne et les Etats-Unis – doivent faire face à un problème d’explosion des déficits jumeaux. Les déficits commerciaux accompagnant les déficits publics. En vérité si les déficits publics se sont autant creusés ces dernières décennies, c’est moins pour améliorer les services publics que pour maintenir le pouvoir d’achat des populations les plus pauvres. Même la vertueuse Allemagne est rattrapée par ce problème difficile. Jadis fière de ses excédents commerciaux, elle est passée maintenant dans le rouge. Cet effondrement est spectaculaire. Il faut le répéter ici un déficit commercial n’est jamais bon, surtout dans un contexte de changes fixes. Il signifie toujours qu’un pays consomme plus qu’il ne produit. Mais la désinvolture des économistes et des hommes politiques fait qu’on met plus volontiers l’accent sur les déficits publics que sur les déficits commerciaux. C’est une question d’idéologie. Jusqu’à une date récente et parce que l’Allemagne montrait un excédent commercial pour la zone euro prise globalement, on a négligé cette question. Mais elle revient sous la forme d’une inflation galopante et peu maîtrisée. C’est bien sûr aggravé en France où l’introduction de l’euro a détruit l’industrie. Cette situation qui sera de moins en moins tenable, pourrait conduire à un repli des nations sur elles-mêmes et donc à un éclatement de la zone euro. L’éclatement avait été évité de justesse en 2015 principalement grâce une fuite en avant : la BCE inondant les marchés financiers de liquidités, mais cette monnaie supplémentaire était en réalité de la dette, donc une manière de retarder l’inévitable. 

Les excédents de monnaie résultant d’une inondation des liquidités par les Banques centrales pour faire face aux multiples crises qu’on a vécu se sont traduits par des investissements complètements déconnectés de la réalité économique, c’est-à-dire de la croissance réelle de leurs supports. Nous sommes à l’aube d’une crise financière de grande ampleur. La purge est déjà commencée. La faillite de FTX, une pour une somme d’environ 3 milliards de dollars, peut-être plus, si elle retentit comme sonnant le glas des cryptomonnaie, si elle dévoile les manœuvres qui se trouvent à la limité de l’escroquerie pour s’enrichir, annonce une purge bien plus large dans toutes les valeurs qui touchent au numérique, valeurs dont la croissance extraordinaire depuis quelques années se mesurait par leur capitalisation boursière[6]. L’ensemble des GAFAM qui faisaient trembler le monde entier, ont perdu plus de trois mille milliards de dollars soit l’équivalent du PIB de la France sur une année ! Mais tout cela c’était du vent, de la fausse richesse, en quelques mois ces entreprises se sont vues dévalorisées dans les grandes largeurs, ce qui expliquent qu’elles se trouvent maintenant dans l’obligation de licencier à tour de bras. Cette catastrophe financière qui pourrait avoir des répercussions violentes sur le système bancaire, montre deux choses importantes. D’abord que la frénésie spéculative qui a mené à la catastrophe de 2008 n’a pas amené les investisseurs à en tirer les leçons, bien au contraire, l’argent qu’on leur a donné pour leur éviter la faillite a été réinjecté à moyen terme dans la spéculation. Ensuite que ces « valeurs » accumulées sont des fausses valeurs puisqu’en effet les actions ne se mangent pas et ne sont qu’un titre garantissant plus ou moins que les sommes libellées seront remboursées. C’est encore de la dette, et quand le cours des actions chute, cela veut dire qu’une partie de cette dette privée ne sera pas remboursée. La grande question est de savoir quelles seront les répercussions de cet effondrement sur le système bancaire. Que ces sociétés ferment, s’effondrent et disparaissent du paysage on pourrait dire que c’est tant mieux, tant elles sont néfastes au bien public. Mais le problème, c’est la contamination du système. Cela annonce des baisses de rentrées d’argent pour les ménages, pour les Etats, et aussi d’autres faillites dans les secteurs plus essentiels. Donc du chômage de masse et de l’austérité sur le très court terme. 


Pertes des GAFAM depuis leur plus haut boursier, arrêté au 18 novembre 2022 

 Y’a-t-il des issues à cette somme de crises inédites et qui durent maintenant depuis au moins vingt ans ? Il semble que non. Ou du moins il semble qu’il n’y ait pas en dehors d’une révolution profonde. En effet, la lutte contre l’inflation et en même temps contre l’endettement excessif des nations va massacrer les plus pauvres et enrayer la croissance économique qui déjà ne se porte pas bien. Les prévisions de la Commission européenne annoncent une récession globale sur la zone euro, évidemment en avançant que c’est la conséquence de la guerre en Ukraine[7]. Le Royaume Uni est aussi entré en récession, mais là on vous dira que c’est la faute du Brexit et de l’explosion des prix de l’anergie[8]. Cette tendance inflationniste et récessive va entrer en conflit frontal avec les revendications des salariés les plus mal payés. Ces revendications sont alimentées par l’explosion des inégalités dans les revenus. Les pistes pour éviter le chaos total sont les suivantes : d’abord une répudiation générale des dettes publiques, ensuite un retour à un protectionniste raisonnable, donc viser un équilibre de la balance commerciale. Pour la France cela doit s’accompagner d’une relocalisation des productions industrielles et agricoles, notamment bannir les importations de viandes plus ou moins avariées des Etats-Unis, de l’Allemagne et de l’Ukraine. De la même manière on doit pouvoir en France retrouver une autonomie industrielle dans le textile et l’industrie manufacturière. Mais bien évidemment une telle tendance à un recouvrement de la souveraineté d’une nation comme la France réclame la sortie des traités, de l’Union européenne, de la monnaie unique, de l’OMC, de la Cour de justice européenne, etc.


[1] https://www.capital.fr/economie-politique/chine-lactivite-manufacturiere-seffondre-en-aout-1445057

[2] https://www.newsweek.com/nearly-90-percent-world-isnt-following-us-ukraine-opinion-1743061

[3] FOUQUIN Michel, DOURILLE-FEER Évelyne, OLIVEIRA-MARTINS Joaquim, Pacifique : le recentrage asiatique. Economica, 1991.

[4] J.K. Galbraith, The New Industrial State, Houghton Mifflin, 1967.

[5] Adolphe Wagner, Lehrbuch der politischen Ökonomie [1872]. Traduit en 1904 chez Giardc et Brière sous le titre de Les fondements de l’économie politique.

[6] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/11/18/ftx-la-faillite-de-la-plate-forme-de-cryptomonnaies-contamine-toute-l-industrie_6150481_4408996.html

[7] https://www.lemonde.fr/international/article/2022/11/11/bruxelles-s-attend-a-une-recession-de-l-union-europeenne-cet-hiver_6149503_3210.html

[8] https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/11/12/l-economie-britannique-plonge-vers-la-recession_6149586_3234.html

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