Les journalistes aiment bien dire qu’ils possèdent un dossier ou un rapport explosif. Rapport ça fait plus sérieux, plus officiel. Mais ce langage que je vous dissuade fermement d’employer s’est maintenant étendu bien au-delà des journalistes et touchent tous ceux qui essaient plus ou moins de faire circuler de l’information pour alerter l’opinion sur un sujet qui concernerait beaucoup de monde. Avant d’aller plus loin il faut dire qu’aujourd’hui, il y a tellement de rapports et de dossiers explosifs qu’on ne sait plus qu’en faire. Mais que veut dire cette expression ? Principalement que l’information est tellement importante que de la connaitre ça remettrait en question des personnes, des positions acquises, bref que cela bouleverserait l’ordre établi. Les termes de rapport explosif, signalent que la réalité était encore plus corrompue qu’on ne le croyait et que quelque chose de secret était en train de se préparer. On peut donc diviser les dossiers explosifs en deux catégories : ceux qui vont servir à l’État pour diminuer les investissements dans l’éducation ou dans la santé, et ceux qui dénoncent des agissements cachés du gouvernement ou de tel ou tel groupe, par exemple on dénoncera les errements de la justice à propos de l’affaire Lyhanna. L’idée serait de dire que l’Etat par exemple connait ce qu’il devrait faire, mais qu’il ne le fait pas, soit pour ménager des susceptibilités électorales, soit pour cacher sa propre incompétence.
Sur les réseaux sociaux, parler de dossiers explosifs, c’est une manière d’attirer le client afin qu’il clique le plus rapidement possible et donne de la visibilité. C’est bien évidemment une terminologie au service d’une politique, quelle qu’elle soit d’ailleurs. Prenons l’exemple du rapport publié par Charles Alloncle sur l’audiovisuel public. Il attire d’abord les regards sur la gabegie bien réelle de la direction Ernotte, mettant en scène des pratiques plus que douteuses, pour ensuite aller à cette idée saugrenue selon laquelle cette dérive provient du fait que cet audiovisuel serait justement public, pour en arriver à l’idée qui était là au départ de privatiser tout l’audiovisuel public, ce qui intéresse les milliardaires qui pourraient s’en payer une tranche, et les marchands de spots publicitaires qui pourraient ainsi voir leur marché s’élargir. C’est une idée de droite bien évidemment. On sort par exemple un rapport sur les malades de longue durée, et on avance que 59% des malades de longue durée pourraient très bien travailler ! C’est une manière de faire croire que le trou de la Sécurité sociale provient non pas d’un manque de recettes, mais d’un excès de dépenses ! C’est Biscornu qui a avancé cette idée. Pourquoi cela serait-il explosif ? Parce qu’il est sous-entendu que « nous » vivons au-dessus de nos moyens et donc qu’il faut remettre en question les avantages acquis. On peut refaire le même coup avec les retraites, les économistes au service du démantèlement des avantages acquis vous dirons que non seulement il va falloir travailler plus longtemps, par exemple jusqu’à 70 ans, mais qu’en plus il faudra amputer les retraites de ce qui y sont de 20% !
On aime bien dire que ce rapport explosif est resté secret, ça fait comme si on dénonçait la lâcheté du gouvernement qui ne prend pas les bonnes mesures, et aussi comme si les journalistes faisaient un difficile métier d’investigation. On voit le triste métier de putasse que font les journalistes, ils font semblant d’en montrer un peu pour appâter le client. Ils sont imités en ce sens par des gens qui espèrent les remplacer un peu, et ces derniers jouent assez bien sur la grande méfiance que les médias de grand-chemin a engendrée au fil des années. Le plus souvent rien n’explose, et ceux qui font effectivement de l’investigation sérieuse sont le plus souvent marginalisés. C’est donc une manière de dire que le sujet est d’importance que d’affirmer qu’on dévoile ce qui est caché au commun. Évidemment avec les réseaux sociaux, la multiplication des petites chaines de réinformation, cette manie s’est répandue comme une trainée de poudre. Si le plus souvent le rapport explosif n’est guère plus qu’une alerte sur une question importante que le citoyen devrait se poser, tout n’est pas négatif puisque certaines fois cela permet d’attirer l’attention sur une information qu’on avait laissé passer. Mais la multiplication des rapports explosifs finit également par rendre le citoyen indifférent au lieu de le rendre combatif. C’est là le paradoxe de ce déballage récurrent de vrais et faux scandales.
Face à la multiplication des rapports explosifs qu’on nous bombarde à jets continuent, notre tâche est double. D’abord essayer de hiérarchiser l’importance de ces rapports explosifs. Par exemple le rapport Alloncle a surtout bénéficié de l’acharnement des députés macroniens à vouloir l’étouffer. En vérité il ne contient rien de bien important. C’est beaucoup moins important que les rapports sur les retraites et sur le SMIC qui annoncent de nouveaux tours de vis pour les retraités et pour les salariés. Il est donc important d’en faire une analyse politique, c’est-à-dire d’en comprendre les répercussions sur notre vie quotidienne. Quand un « rapport explosif » publié au printemps dernier par l’INAMI[1] nous signale que 59% des malades de longue durée seraient en capacité de travailler, et que ce rapport a été gardé secret pendant quatre ans, on comprend que le but serait de couper les vivre à ceux qui peuvent encore marcher. Cette idée a été reprise par le gouvernement français de Biscornu. Elle est exactement du même tonneau que l’idée de travailler jusqu’à 70 ans passés, ou encore tant qu’on est valide. C’est une démarche discutable sur le plan moral qui vise à réintroduire l’idée que nous sommes sur terre non pas pour rigoler et jouir de la vie, mais pour en chier le plus possible, avec ou sans l’accord des religions qui par ailleurs nous promettent le paradis.
Si les rapports explosifs se multiplient ainsi au fil des années, c’est bien entendu parce que la plupart des institutions des sociétés occidentales sont en faillite. En faillite sur le plan économique, on préfère donner de l’argent aux actionnaires des grandes entreprises qu’aux services publics, mais aussi en faillite sur le plan moral. La police et la justice sont particulièrement visées. C’est parfois les magistrats qui, par le biais de leur ministre de tutelle, dénoncent les errements de la police, comme dans le cas de l’affaire Lyhanna[2]. Ces dénonciations sont une tartufferie puisque l’actuel ministre de la justice en France, Gérard Darmanin, est l’ancien ministre de l’intérieur qui avait la gestion de la police. Ce « rapport explosif » a comme fonction essentielle, aussi bien de démontrer que les juges n’ont pas fauté, que de renvoyer la police dans les cordes qui a souvent le verbe haut pour dénoncer le laxisme des juges « rouges » bien entendu. Dans l’affaire Lyhanna le coup est venu de l’IGGN – l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale. C’est assez normal si on se souvient des querelles de boutiques récurrentes entre la Police nationale et la Gendarmerie, il ne restait plus à la magistrature que de s’en emparer ! C’est une histoire de billard à trois bandes que ce « rapport explosif ». Ce qui ne veut pas dire d’ailleurs que le contenu de ce rapport soit faux ou inintéressant.
L’explosivité de ces « rapports » est comme nous l’avons dit plus haut dépendante de la position politique de celui qui la rapporte. Ainsi un politicard de gauche se garder bien de faire de la publicité sur des « rapports explosifs » qui démontrent l’entrisme des organisations islamistes sous la houlette des Frères musulmans, il mettra plutôt l’accent soit sur la dégradation bien réelle de la condition salariale, soit sur l’islamophobie, ou soit encore sur le « génocide » de Gaza. A l’inverse un homme de droite omettra de parler de la dégradation des services publics ou de la dégradation de la condition salariale pour s’attarder plus précisément sur des réalités comptables où sont amalgamées aussi bien des dépenses nécessaires que des dépenses superflues. Ils s’attaquent plus souvent aux dépenses sociales, plutôt qu’aux cadeaux donner au gang de Kiev, ou des largesses inutiles en matière de politique d’armement.
Le site qui parle de l’explosivité de la dette publique c’est Contribuables associés. C’est un site plus ou moins libertarien qui est obsédé par la dépense publique quelle qu’elle soit, et bien sûr par l’idée qu’un jour il faudra bien demander aux plus riches de rendre l’argent qu’ils ont détourné avec la complicité des politiciens qui ont fait des lois qui leur permettent d’éviter l’impôt. Bien évidemment tout le monde est au courant de la gabegie des hommes politiques et notamment celle de l’homme à moitié fou qui squatte l’Élysée depuis trop longtemps. Ce site fait, sans surprise, comme si les dépenses de l’État et celles de la couverture sociale étaient de même nature. Or les premières relèvent de l’impôt et les secondes des cotisations sociales qui sont une forme de salaire différé ou de salaire collectivisé, nonobstant l’usage qui en est fait dans la pratique, ce qui serait une discussion longue et fastidieuse.
Comme nous le voyons le plus souvent les rapports et dossiers
explosifs sont d’abord des éléments de langage qui sont destinés à « cacher
la merde au chat », c’est-à-dire qui visent à dissimuler ce qui est
important dans le but de faire avancer une idée plus ou moins moisie de l’information
et de la manière de la diffuser !
[1] L’INAMI
- Institut National d'Assurance Maladie-Invalidité – est l’équivalent belge de
notre Sécurité sociale.
[2] https://www.franceinfo.fr/faits-divers/disparition-de-lyhanna-dans-le-gers/apres-l-affaire-lyhanna-un-courrier-de-gerald-darmanin-pointe-les-defaillances-des-enquetes-pour-violences-sexuelles-sur-mineurs_8139677.html