Alexander Trocchi est assez mal connu, du moins en France. C’est en s’intéressant à Guy Debord que Christophe Bourseiller est tout naturellement tombé sur lui et qu’il a décidé d’écrire un petit livre. Le principal de ses sources sont le livre de Andrew Murray Scott, Alexander Trocchi: The Making of the Monster[1] qu’il recopie allégrement. S’il y a un mérite à cet ouvrage paresseux, c’est de resituer l’importance de Trocchi dans la mouvance underground anglo-saxonne. C’est un beatnik, au moins aussi important qu’Allen Ginsberg ou Burroughs. Bourseiller présente la relation entre Debord et Trocchi comme une sorte de fascination réciproque, chacun voyant en l’autre ce qu’il est incapable de réaliser. Debord va se séparer rapidement de Trocchi parce que son projet est la révolution et le renversement du capitalisme. Trocchi est bien plus désespéré et ne croit en rien, sauf en sa dose d’héroïne, il va s’insérer dans cette révolution culturelle dont Guy Debord est très loin, qui dans les années soixante mettra en scène une libération des mœurs et de l’usage de la drogue, mais aussi l’émergence d’une contre-culture, dans les arts plastiques comme dans la musique qui sera facilement récupérée par le système de la marchandise. On verra Trocchi fréquenter par exemple les Beatles, sans doute la pire chose qui soit advenue à la musique populaire dans l’histoire de l’Occident.
Bourseiller n’aime pas Debord, ni même Trocchi qui est son sujet d’étude du moment. Et il nous assomme avec le déballer de sa position personnelle vis-à-vis de ces deux personnages. Il est vrai que ce dernier sous couvert de miner la morale bourgeoise se comporte sans tenir compte de son entourage dès lors qu’il lui faut payer sa dose d’héroïne. Il se fera dealer, négligera ses enfants et prostituera sa femme. Mais quels que soient les jugements moraux qu’on porte sur Trocchi, son personnage appartient à l’histoire et il faut s’interroger sur les raisons qui ont pu susciter autant d’admiration dans son entourage. Près de quarante ans après sa mort, il conserve une aura certaine dans le monde des lettres anglo-saxon. Il n’était donc pas seulement quelqu’un qui cherche la transgression pour la transgression. Dans la lignée des surréalistes, et même on pourrait remonter jusqu’à Baudelaire, il était de bon ton de s’interroger sur le mal. Cependant le mal, c’est ce que ne comprend pas Bourseiller, ce n’est pas une simple posture morale, c’est le négatif. Sans le mal, le bien n’existe pas. C’est un aspect de la dialectique. A en rester à de petites anecdotes on passe à côté de l’essentiel. Bourseiller dans la haine qu’il s’est construite contre Debord – haine qui ressemble d’ailleurs à celle d’Apostolidès, grand spécialiste de Tintin[2] – occulte totalement ce qu’a légué Debord. Bourseiller préfère donc le dealer d’héroïne et le maquereau Trocchi au libertin Debord qui dans la plupart de ses écrits ne fait pourtant pas étalage de sa vie sexuelle. On a connu Bourseiller plus prudent lorsqu’il avait publié Vie et mort de Guy Debord en 1999.
Trocchi, figure de la beat generation
Je ne sais pas s’il faut dans un ouvrage sur Trocchi l’opposer à Debord. Mais Bourseiller le fait pour régler ses comptes personnels avec Debord. Or rapidement les chemins des deux hommes vont diverger, il n’y a pas en vérité besoin d’exclusion pour ça. Trocchi flirte avec la mouvance hippie qui travaille plutôt du côté de l’irrationnel. Pour le matérialiste qu’est Debord, il y a une incompatibilité, même s’il aime le côté provocateur et je-m’en-foutiste de Trocchi qui prend tous les risques, y compris celui de se retrouver en taule pour de longues années. Trocchi ne veut pas changer le système, comme ceux de la beat generation, il l’exploite, pensant en démontrer que ses codes ne sont que des illusions. Vivre en marge est le but, le changement viendra ou ne viendra pas. C’est bien pourquoi cette beat generation a trouvé aussi facilement autant d’arrangements pécuniaires pour survivre matériellement. Elle se contentait de faire des happenings, de se droguer et de partouzer. Trocchi après pourtant des débuts prometteurs en littérature, ne tiendra pas la distance, il devint un amuseur public pour la classe moyenne en expansion, comme ces demi-musiciens qui perceront par la suite dans le punk et qui se hâteront de se faire récupérer par le système. A bien y réfléchir, toute l’aventure de Trocchi est très anglo-saxonne, et les Français y sont restés assez hermétique, probablement parce qu’ils n’avaient pas dû supporter le puritanisme violent d’une société capitaliste triomphante.
Publicité pour un happening avec les vedettes de la beat generation
S’il y a une chose que Bourseiller démontre, sans doute un peu malgré lui, c’est la vacuité de cette mouvance sur le cours des événements. Laissera-t-elle autre chose que des fulgurances en héritage ? Rien n’est moins sûr. En refermant le livre qui contient très peu de choses qu’on ne connaissait déjà, sauf de la vie de Bourseiller et de son manque d’appétence pour le sexe, on ne sait toujours pas en quoi l’œuvre de Trocchi est importante. Je le sais pour avoir lu ses deux romans, mais je ne connais rien de ce qu’il a écrit à coté, des dizaines de romans pornos, des poèmes, il a joué aussi un rôle plus ou moins important pour faire connaitre une littérature vouée aux gémonies, notamment James Joyce. Mais les jeunes générations se poseront la question à la lecture de ce petit opuscule de savoir pourquoi ils devraient aller lire Trocchi.
A côté de Trocchi on peut voir William S. Burroughs
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