L’incendie de dépôts de carburant à Téhéran a plongé la ville dans la nuit
Les événements de ces jours derniers nous obligent un peu malgré nous à discuter de la guerre en Iran. Ce n’est pas drôle du tout, d’abord évidemment pour les civils qui prennent des bombes sur la gueule, mais aussi pour le monde entier qui se retrouve face à une nouvelle crise économique qui va être délicate à gérer. Tout le monde a compris qu’au-delà des morts nombreux, civils et militaires, qui vont être décomptés, c’est bien de nos existences matérielles qu’il s’agit. De même l’extension de la guerre aux pays voisins, de la Turquie aux pays du Golfe renforce l’incertitude politique et économique à l’échelle planétaire. On se rend compte cependant que peu d’analystes donnent un point de vue satisfaisant. En effet si on peut considérer que les Etats-Unis et Israël sont bien les agresseurs, et que cette agression a été décidée alors même que des négociations étaient en cours, on se saurait pour autant laver le régime des mollahs de toute responsabilité dans ce conflit. C’est un régime en effet indéfendable de tous les points de vue qu’on se place, aussi bien sur le plan interne – c’est bien une dictature et une répression des femmes en particulier – que sur le plan externe – c’est une menace directe pour la survie d’Israël. Mais cela n’épuise pas le sujet, une cause plus ou moins juste ne dispense pas de réfléchir avant de se lancer dans cette aventure. Deux points sont à mettre en avant : quels sont les buts de guerre des Etats-Unis et d’Israël ? cette guerre a-t-elle été sérieusement pensée ?
Trump priant dans son bureau avec des pasteurs pour que la guerre se passe bien pour lui !
Le premier point est que les Etats-Unis et Israël n’ont pas les mêmes objectifs dans ce conflit. Mettons de côté évidemment le fait que Trump comme Netanyahu joue son avenir politique. Une défaite, voire même une demi-victoire mettrait fin à leur carrière et risquerait même d’entrainer des poursuites sur le plan judiciaire. Trump a déclenché ce conflit de haute intensité sans demander son avis au Congrès et encore moins à l’ONU. Il se trouve donc dans une situation différente des deux guerres en Irak. De ces deux points de vue, c’est une guerre illégale. On a beau dire que le droit international c’est une notion dépassée, mais cela contera pour faire sortir de l’impunité quelqu’un comme Trump. Mais quels sont ses buts de guerre ? Ils sont apparemment à géométrie variable. Trump nous dit qu’en décapitant le régime, il va remplacer lui-même la direction de ce pays, nommer qui il veut. Puis maintenant il nous dit qu’il pourrait s’accommoder comme au Venezuela d’un régime des mollahs qui ferait semblant de rengracier sur quelques points plus ou moins importants. Israël, même représenté par Netanyahu, considère globalement que l’Iran est son pire ennemi, et il est vrai que ce pays le menace depuis près de cinquante ans de disparition, qu’en outre il arme les groupes terroristes, et on sait que le 7 octobre 2023 a été planifié depuis Téhéran.
Si le prix du baril est légèrement redescendu, à la pompe l’essence continue de flamber !
Tout cela suffit-il à justifier le déclenchement d’une guerre ? Bien entendu, cette guerre a déjà comme conséquence directement le renchérissement du coût de l’énergie. On le voit déjà avec la hausse des prix à la pompe. Les compagnies pétrolières vont s’enrichir un peu plus, vendant leur ancien stock à des prix prohibitifs, dignes d’un racket. Mais les Russes vont également gagner beaucoup d’argent, les Chinois et les Indiens vont devoir se retourner vers l’énergie russe, puisqu’il va leur être impossible de se fournir en Iran. Il y a quelques jours encore, on avançait bêtement que le bas prix du pétrole allait ruiner la Russie et la priver de recettes fiscales pour financer la guerre en Ukraine. C’est un point sur lequel les commentateurs sérieux s’accordent : la Russie est, quel que soit l’issue de cette guerre, le grand gagnant. C’est même ce qu’a avancé l’ineffable président du Conseil européen : « Jusqu'à présent, il n'y a qu'un seul vainqueur dans cette guerre : la Russie. Elle fragilise progressivement la position de l'Ukraine en bafouant le droit international. La hausse des prix de l'énergie lui permet de financer sa guerre contre l'Ukraine. Elle profite du détournement de moyens militaires qui auraient pu être déployés pour soutenir l'Ukraine. Enfin, elle bénéficie du désintérêt croissant pour le front ukrainien, le conflit au Moyen-Orient occupant le devant de la scène »[1].C’est d’ailleurs pourquoi Zelensky s’est fait remarquer en avançant qu’il allait envoyer ses soldats pour aider Trump à gagner la guerre contre l’Iran[2]. Mais il sous-estime combien cette guerre contre l’Iran est impopulaire en Occident, mêmes si les mollahs sont particulièrement détestés. Poutine a déclaré lundi que la Russie était prête à approvisionner les pays européens en pétrole et en gaz, à condition qu’on trouve un chemin vers une « collaboration durable et stable » avec les États européens. Lors d’une réunion gouvernementale sur le marché des hydrocarbures, il a affirmé : « Nous sommes prêts à travailler avec les Européens, mais nous avons besoin de signes indiquant qu’ils sont prêts et désireux. » Cela veut dire qu’il faut d’abord en finir avec la guerre en Ukraine. C’est pourtant la voix de la sagesse si l’économie européenne ne veut pas sombrer définitivement. Le monde dans sa folie russophobe qui lui tient lieu de boussole quel que soit le sujet, pense que la guerre de Trump démontre que la Russie perd de son influence, chassée qu’elle serait à court terme du Moyen Orient. Mais c’est anticiper la victoire de Trump sur les mollahs, ce qui est loin d’être évident, et c’est également sous-estimer l’aide que la Chine et la Russie offrent à l’Iran en matière de renseignement satellitaires. Par effet de miroir, l’Union européenne est comme d’habitude le grand perdant de ce nouveau conflit car c’est la partie du monde la plus sensible à sa dépendance énergétique. Von der Leyen et la plupart des dirigeants européens, dont Merz et Macron, se sont précipités pour faire allégeance à Trump, vieux réflexe de soumission d’une valetaille qui a été élevée en batterie de l’autre côté de l’Atlantique.
Qu’on soit d’accord ou non avec le déclenchement de cette guerre, il semble bien que les Etats-Unis ne l’aient pas préparée sérieusement, contrairement aux mollahs. La résilience de l’armée iranienne par drones et missiles interposés, laisse entendre que les Etats-Unis et Israël, s’ils peuvent infliger des dégâts considérables à l’Iran, n’ont pas les moyens matériels de gagner cette guerre en remplaçant le régime. Beaucoup de militaires de haut rang aux Etats-Unis ont pointé l’insuffisance des stocks de munitions[3]. Il semble que les Etats-Unis ne veuillent pas envoyer des troupes au sol. Mais sans cela on ne voit pas comment le régime des mollahs pourrait tomber. Si finalement Trump se décidait pour envoyer des troupes en Iran, il s’engagerait pour longtemps dans une guerre dure et impopulaire. Les supplétifs des Etats-Unis se sont montrés eux aussi très maladroits. Voici Macron qui nous dit que sa guerre sera seulement défensive. Que peut défendre la France dans le Golfe persique ? Starmer aussi est entré dans le jeu de la guerre, mais on s’est aperçu que la marine britannique, jadis la meilleure du monde, n’avait même pas les moyens d’escorter son porte-avions[4] ! La question était : la Royal Navy va-t-elle demander l’aide de la France pour escorter son porte avion ? C’est l’objet d’un scandale énorme au Royaume Uni.
Une des impasses de la guerre menée contre le régime des mollahs est que celui-ci a encore de très nombreux soutiens. Et ceux-là non seulement ne veulent pas être libérés par la soldatesque étatsunienne, mais ils sont prêts à se battre longtemps pour défendre leur patrie. C’est un tort quoi qu’on pense par ailleurs que de présenter l’Iran comme si la population dans son entier subissait un régime qui ne lui convient pas. Il faut le répéter, l’Iran est un pays très divisé, et un noyau très solide défend ce régime que les médias occidentaux présentent comme une horreur absolue. Bien évidemment une large partie de la population est aussi très opposée au régime dictatorial des mollahs. Mais les plus farouches opposants sont en exil à l’étranger, ce qui ne facilite certainement pas une révolte ouverte à Téhéran, cette révolte que Trump souhaiterait voir prendre le pouvoir. On a vu ce que ça avait donné au mois de janvier 2026 : un bain de sang, des milliers de personnes tuées. C’est d’ailleurs parce que ce mouvement de janvier n’a pas abouti, alors qu’il était soutenu par Trump, que celui-ci s’est décidé à attaquer ce pays. Sans doute a -t-il pensé que ces émeutes spectaculaires avaient durablement affaibli le pays dans ses capacités à répondre à une attaque. Cela semble être une vraie faute politique.
Le 9 mars 2026, les soutiens du régime manifestaient à Téhéran
La stratégie choisie par les Etats-Unis et Israël a été de décapiter les têtes du régime, à la fois pour espérer susciter une révolte intérieure puissante, et pour susciter éventuellement une lutte des clans pour mieux diviser le pouvoir. Jacques Baud rappelait que c’était toujours une mauvaise stratégie, parce que les services secrets israéliens connaissent très bien les hiérarques du système, et que les remplaçants seront plus difficiles à cerner et à localiser[5]. En outre, il semble bien que cette tactique ait produit le résultat inverse, en soudant un peu plus les soutiens du régime des mollahs. Le nouveau guide suprême a été visé, puis on a annoncé qu’il avait été tué. Mais cela s’est révélé faux, Mojtaba Khameini semble être toujours vivant[6]. Les médias français se sont précipités tout de suite pour avancer que le nouveau guide suprême était mort, comme si c’était vrai. Rapporter ce genre de fausse nouvelle sans vraiment la vérifier c’est confondre propagande et information. Car même si on est pour l’effondrement du régime des mollahs, on ne voit pas en quoi rapporter ce genre de fausse information l’aide en quoi que ce soit. Les journalistes se discréditent totalement en faisant comme s’ils anticipaient une forme de victoire des Etats-Unis pour maintenir le moral des citoyens comme soutien, alors que celle-ci a bien du mal à se dessiner sur le terrain. Ce nouveau dirigeant a la réputation d’être un dur du régime, et donc en tuant son père considéré comme modéré on n’a probablement rien gagné. On incrimine souvent les services secrets israéliens, mais en réalité ce ne sont pas eux qui ont décidé de cette tactique à courte vue, mais plutôt les politiques, soit l’entourage de Netanyahu, comme pour les ratés du 7 octobre 2023 où il semble bien que les politiques n’aient pas voulu tenir compte des alertes des services de renseignements. que ce soit en Israël ou aux Etats-Unis, on sait qu’il y a des divergences sur la conduite à tenir, mais ces divergences sont d’ordre politique avant tout et ne repose pas sur la défaillance des systèmes de renseignements. Aux Etats-Unis on présente souvent le Pentagone comme très divisé dont une large partie hostile à la politique guerrière tous azimuts de Trump. D’ailleurs dans toutes les dernières guerres menées par les Etats-Unis, de l’Afghanistan à l’Iran en passant par l’Irak et la Libye, ont été des fiascos militaires ruineux, essentiellement parce qu’elles n’avaient pas d’objectifs politiques très clairs. Ce n’est pas une défaillance militaire au fond, mais une défaillance essentiellement politique, la classe dirigeante étant pressée d’avoir des résultats n’arrive pas à concevoir clairement l’avenir.
Tout cela n’est pas très certain, mais, une fois de plus, il ne faut guère compter sur les médias occidentaux et particulièrement français pour nous aider à comprendre ce qui se passe vraiment. Le journal Le monde, le leader en matière de désinformation en France, ne parle presque pas des dégâts que les drones iraniens ont infligés en Israël et dans les pays du golfe. Également ils parlent des bombardements iraniens, mais sans préciser que ce que ceux-ci visent ce sont avant tout les systèmes américains de radars qui aident les bombardements. On doit faire avec des nouvelles collectées à droite et à gauche, et essayer d’évacuer les extravagances propagandistes des uns et des autres. Pour les uns l’Iran n’en a plus pour longtemps et les Etats-Unis vont écraser l’Iran, quitte à faire des centaines de milliers de morts. Pour les autres, c’est au contraire les Etats-Unis et Israël qui ne peuvent plus suivre cette étrange compétition. Certains avancent que le nouveau chef suprême a été tué, d’autres qu’au contraire, Netanyahu a été touché sérieusement et que son frère a été tué. Ces nouvelles qui trainent sur la toile, se sont révélées pour l’instant fausses. Ces contradictions directement perceptibles montrent pour le moins que l’issue de cette guerre est très incertaine et que de se faire une opinion circonstanciée n’est pas si facile que cela. Les témoignages des Iraniens présentés dans les médias occidentaux sont uniquement ceux des opposants, et on a peut d’exemple d’Iraniens qui seraient des soutiens du régime. On a vu ça aussi avec l’Ukraine, les seuls Russes et Ukrainiens interrogés sur les médias de grand chemin en Occident, sont seulement ceux qui sont opposés à Poutine ou ceux qui approuvent la politique militaire de Zelensky.
[1]
https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2026/03/10/speech-by-president-antonio-costa-at-the-eu-ambassadors-conference-2026/
[2]
https://actu.orange.fr/videos/france/guerre-au-moyen-orient-volodymyr-zelensky-propose-l-aide-de-l-ukraine-aux-pays-du-golfe-pour-combattre-les-drones-iraniens-shahed-CNT000002nKZm0.html
[3]
https://lignesdedefense.ouest-france.fr/les-etats-unis-et-leurs-allies-israeliens-consomment-des-munitions-a-un-rythme-accelere-qui-inquiete-deja-a-washington/
[4]
https://www.meretmarine.com/fr/defense/chypre-la-royal-navy-incapable-d-envoyer-un-batiment-au-pied-leve
[5] https://www.youtube.com/watch?v=93Bzt2KUF_U
Dans cette interview, Jacques Baud soutient que les services secrets israéliens
ne connaissent pas très bien l’Iran. Cela me semble douteux, et surtout il
confond la connaissance intime du pays avec la prise de décision politique qui
conduit la stratégie militaire.
[6] https://www.lefigaro.fr/international/guerre-au-moyen-orient-le-nouveau-guide-supreme-mojtaba-khamenei-est-sain-et-sauf-malgre-ses-blessures-selon-le-fils-du-president-iranien-20260311
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