Trump vient de connaitre un nouveau revers devant la Cour Suprême. Celle-ci a en effet invalidé la loi sur les droits de douane imposée par Trump dans un très grand désordre, avec des avancées et des reculades. Il faut dire que cette loi ménageait un peut tout, d’un côté – par exemple contre la Chine ou contre le Canada – elle était présentait comme un outil pour redresser le commerce extérieur étatsunien, et de l’autre – par exemple contre la Russie, ou les pays européens – comme un acte punitif parce que des pays ne veulent pas s’aligner sur sa politique étrangère, sur l’Ukraine ou sur le Groenland. Ce camouflet est présenté essentiellement comme un revers pour les tenants d’un protectionnisme renforcé. Ce n’est pas le cas, on comprendrait mal d’ailleurs que la Cour Suprême juge la politique économique du président. Il est en outre évident que le déficit commercial économique des Etats-Unis qui se creuse depuis près de soixante ans est un vrai problème, c’est pour cette raison que les Etats-Unis s’affaiblissent, perdant peu à peu leurs industries, notamment les industries manufacturières. Si le déficit s’aggrave c’est bien parce que les Etats-Unis ne sont plus compétitifs sur les marchés extérieurs. Les taxes décidées par Trump n’ont pas réduit ce déficit, mais l’ont aggravé par qu’elles n'ont eu comme effet que d’augmenter les prix sur le marché extérieur. Mais la Cour Suprême a essentiellement condamné la méthode par laquelle Trump a fait passer ses taxes, et non les taxes elles-mêmes. Disons pour aller vite que ce n’est pas à Trump de décider des taxes, mais au Congrès. Or celui-ci est très partagé sur les droits de douane. Il faut dire que les « élites » plus ou moins représentatives ont été éduquées aux vertus du libre-échange depuis des années.
Déficit commercial aggravé
pour les Etats-Unis en 2025
Le rendu de la Cour Suprême ne tranchera pas le débat. En effet en 2025 donc sous l’administration de Trump ce déficit s’est encore aggravé. Et donc les tenants du libre-échange vont sans doute avancer que la hausse des tarifs n’est pas la solution, mais qu’au contraire on doit d’abord renforcer la compétitivité, notamment en abaissant les salaires. C’est pour cette raison que la Bourse de Wall Street a salué le jugement, le prenant pour une invalidation de l’idée protectionniste. Mais tous les journalistes français ont repris l’idée d’un revers majeur pour Trump, parce qu’ils sont eux aussi travaillé par l’idée que le libre-échange est la meilleure des politiques commerciales, la loi de l’offre et de la demande ajustant la balance commerciale au fil du temps. Pourtant les faits montrent qu’en plus de soixante ans, la libération des flux commerciaux a clairement joué contre les Etats-Unis. Le jugement de la Cour Suprême n’est pourtant pas une mesure libre-échangiste, et Trump a d’ailleurs annoncé qu’il allait mettre en place en vertu de la loi sur le commerce un droit de douane de 10% au monde entier – sauf que ces droits seront limités à 150 jours ! Pour le reste les droits de douane sectoriels restent en application et évidemment les tarifs qui sont rattachés à l’idée de souveraineté nationale[1]. Comme on le voit, rien n’est réglé, et le jugement de la Cour Suprême renforce au contraire les difficultés de lire l’avenir économique. Oui, c’est bien un revers pour Trump, mais c’est un revers très limité et qui ne remet pas l’idée protectionniste. Celle-ci d’ailleurs fait son chemin, elle est même reprise par Macron qui aimerait que celle-ci s’applique à l’Union européenne par exemple contre la concurrence chinoise. Mais si on suit son idée, on pourrait dire tout autant que la France doit sortir de l’Union européenne pour contrer la concurrence de l’Allemagne par exemple. Il est évident que l’Union européenne est une zone de libre-échange, libre-échange aggravé par la monnaie unique, et que cette intégration a complètement tué l’industrie française. C’est une partie du constat que fait Rexecode, un think tank du patronat dans un document[2]. Le déclin de l’industrie française s’est accéléré clairement depuis l’arrivée de Macron à l’Élysée. Mais il ne faudrait pas croire que c’est cette marionnette qui est responsable de ce désastre. Ce sont essentiellement les traités européens et plus particulièrement la monnaie qui ont entraîné le pays dans une concurrence exacerbée pour laquelle elle n’était manifestement pas faite. Dans les traités de libre-échange, il y a une règle : celui-ci ne profite qu’aux nations qui possèdent un avantage comparatif initial. C’était ce qu’avait mis en lumière Friedrich List[3]. D’un point de vue théorique il faut voir les traités européens comme des traités inégaux, favorisant clairement l’Allemagne et quelques autres pays, au détriment de la France et de l’Italie, sans parler de la malheureuse Grèce qui dans ce système a été pillée puis rabaissée comme jamais un pays ne l’avait été.
La part de la France dans les
exportations de la zone euro
Derrière la bataille pour les tarifs il se joue en fait une
bataille pour la souveraineté nationale. Trump justifie d’ailleurs sa politique
tarifaire par la nécessité de voir les Etats-Unis retrouver une puissance
industrielle perdue. On sait depuis longtemps qu’il y a une corrélation positive
entre la part de l’industrie dans le PIB et le PIB par tête. La guerre en Ukraine
a d’ailleurs confirmé cette idée, la résilience de l’économie russe, malgré les
35 000 sanctions imposées par l’Occident, vient à la fois de son autonomie
agricole et de la puissance de son industrie. En Europe les pays qui ont
nettement reculé dans leur classement sont les pays qui ont vu d’abord leur
industrie s’affaiblir comme la France par exemple. Dans la carte ci-dessous on
remarque que en dehors de l’Allemagne et de l’Espagne, l’industrialisation de l’Europe
s’est déplacée nettement vers l’Est.
Part du secteur industriel
dans le produit intérieur brut des pays en 2023, en %
Dans le graphique ci-dessous on voit qu’il y a une corrélation positive entre le niveau de richesse et le degré d’industrialisation d’un pays. Cele a beaucoup de signification. D’abord parce que la richesse relative d’un pays est le résultat d’un passé industriel, et donc pour le cas de la France, mais aussi celui des Etats-Unis, il y a un refus de reconnaitre son déclassement dans la désindustrialisation. Ensuite que l’industrie doit être protégée de la concurrence par les bas salaires, par les délocalisations et de la prédation des concurrents étrangers. On sait qu’en France les ventes des entreprises industrielles n’ont jamais été aussi hautes que sous l’ère de Macron. François Ruffin avançait que Macron avait vendu 1500 entreprises aux Etats-Unis. En fait il se trompait, c’est 1600[4] ! Et ce sont comme chacun sait beaucoup d’entreprises à haute valeur ajoutée. Autrement dit par ces rachats qui permettent de mettre la main sur les brevets et le savoir-faire, les Etats-Unis se sont partiellement réindustrialisés. Les tarifs douaniers ne sont en réalité qu’une des manières possibles de se protéger. L’idée de se protéger est assez simples : on ne peut pas acheter plus qu’on ne vend à l’étranger car de tout temps cela se paye. Pour rééquilibrer les échanges commerciaux, il faut non seulement user des tarifs, mais également de la dévaluation de la monnaie. C’est ce que fait Trump qui laisse filer le dollar, ce qui aura aussi des conséquences parce que cet affaiblissement du dollar fait que cette monnaie sera de moins en moins une monnaie de référence et les bons du trésor pour financer la dette auront de plus en plus de mal à se placer sur les marchés. Déjà les pays asiatiques ont vendu massivement la dette étatsunienne, et qui l’a donc achetée ? Les banques centrales européennes ! Il y a là une réflexion à mener sur le fait qu’on ne peut pas en même temps dévaluer sa monnaie pour redresser la balance commerciale, et donner à sa monnaie un statut de réserve de valeur. C’est quelque chose qu’il faudra envisager si nous arrivons enfin à nous débarrasser de l’euro et à revenir au franc.
[1] https://www.ledevoir.com/economie/958029/comment-interpreter-decision-cour-supreme-americaine-tarifs-trump
[2] La
compétitivité française en 2024, document de travail n°94, février 2025
[3] Système national d’économie politique, Traduction par Henri Richelot, Capelle, 1857.
[4] https://www.tf1info.fr/economie/verif-1500-entreprises-francaises-avalees-par-le-capital-americain-en-dix-ans-comme-l-assure-francois-ruffin-2364348.html
[5] https://www.latribune.fr/article/economie/international/9960968705153714/cout-de-tonnerre-trump-annonce-faire-passer-ses-nouveaux-droits-de-douane-mondiaux-de-10-a-15
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