vendredi 10 avril 2026

La lourde défaite stratégique de Donald Trump

Les Iraniens célèbrent le cessez-le-feu sur la place centrale de Téhéran

 La première défaite de Trump est d’abord militaire c'est maintenant un habitude dont les Etats-Unis n'arrivent pas à se débarrasser malgré leur budget militaire de 1000 milliards de dollars. Malgré une puissance de feu terrifiante sur l’Iran et le dégâts matériels et humains, l’armée US n’a pas réussi à faire tomber le régime des mollahs. Non seulement celui-ci a tenu bon, mais il s’est clairement renforcé. Ce qui veut dire que dans cette guerre asymétrique, ce n’est plus seulement la puissance de feu, de la marine et de l’aviation qui compte, mais la structure défensive. Autrement dit pour gagner cette guerre impopulaire dans son pays, Trump devrait envoyer des troupes au sol en grande quantité, et pour une durée illimitée. L’étrangeté de cette situation est que ce sont les Iraniens qui ont été capables d’infliger une guerre d’attrition aux Etats-Unis. À l’annonce du cessez-le-feu, les Iraniens sont sortis en masse dans les rues de Téhéran pour célébrer leur victoire. C’est une victoire pour l’Iran dans la mesure où ce sont finalement les Etats-Unis qui ont été contraints de réclamer un cessez-le-feu. Malgré les mensonges extravagants de Trump, tout le monde a bien compris cela, même aux Etats-Unis où cette défaite va peser très lourd sur le parti républicain dans les mois à venir. Toutes les conditions de l’Iran ont été acceptées, y compris l’idée selon laquelle l’Iran mettrait un péage sur le détroit d’Ormuz, alors qu’avant la guerre le passage était libre. Péage dont il prétend cependant pouvoir profiter[1]. Mais les Iraniens ont annoncé que ce péage se ferait à leur convenance, avec un tarif variant selon le degré d’amitié du pays concerné. Ça tourne à la pantalonnade. Si ce système devait se mettre en place, ce serait un changement majeur pour les États-Unis, dont l'armée assurait la « liberté de navigation » sur les mers du monde depuis 1945, et surtout depuis la chute de l'URSS, contribuant à donner au pays une influence sans égale. Le tournant serait aussi considérable pour le Moyen-Orient et le reste du monde. On s’apercevrait alors que les Etats-Unis ne protègent rien ni personne. Ce droit de péage serait la preuve, le symbole, du fait que ce sont maintenant les Iraniens qui tiennent le manche dans la circulation du pétrole du détroit d’Ormuz. Il leur sera en effet facile de fermer à leur guise ce goulet d’étranglement. Le but des Iraniens n’est certainement pas de gagner de l’argent avec ce système de péage, mais d’obtenir pour lui-même une levée des sanctions sur son pétrole, et également de montrer aux autres pays du Golfe qu’ils ont un intérêt économique à long terme à s’affranchir de la tutelle des Etats-Unis et certainement de se rapprocher de Téhéran pour plus de sureté, malgré les différends. Il semble que la diplomatie chinoise s’applique à travailler dans ce sens. À très court terme la réouverture du détroit d’Ormuz est très problématique, peu de pétroliers l’ont franchi pour l’instant. Les Iraniens ont démontré dans cette nouvelle guerre déclenchée par les Etats-Unis qu’ils pouvaient résister sous les bombes, même au prix de lourds sacrifices. Il est inconcevable de croire que les Iraniens « aiment les bombes américaines » comme le claironne stupidement Donald Trump. 

La seconde défaite stratégique de Trump est la démonstration qu’il n’arrive plus à contrôler son allié principal dans la région : Israël en effet a décidé de continuer sa guerre au Liban. Sans doute pour porter des coups au Hezbollah que Nétanyahu avait pourtant annoncé comme pratiquement détruit à la suite de la guerre des 12 jours l’année dernière. Mais les Israéliens comme les Étatsuniens avaient également annoncé à la suite de cette guerre que le programme nucléaire iranien avait été quasiment anéanti. Or après l’acceptation d’un cessez-le-feu le 8 avril 2026, il semble que l’action militaire des Israéliens au Liban soit poursuivie essentiellement pour empêcher cette trêve, autrement dit Netanyahu veut la continuation de la guerre avec évidemment l’appui des Etats-Unis. En forçant la main à leur allié, ils veulent le pousser à aller beaucoup plus loin dans les destructions de l’Iran. La question que tout le monde se pose est de savoir si Trump et son gang auront les moyens d’imposer ce cessez-le-feu à Israël. En théorie ils l’ont, parce qu’Israël dépend militairement des fournitures de matériel étatsunien. Il suffit de couper les financements étatsuniens à ce pays pour le contraindre à en rabattre. Le premier ministre israélien semble vouloir pousser Téhéran à la faute, en lui imposant deux choix aussi mauvais l'un que l'autre : abandonner son allié libanais ou rompre de lui-même la trêve avec Washington. Mais ce calcul semble ne pas tenir compte des moyens militaires israélien et étatsuniens qui ont été largement entamés à la suite de cette guerre qui dure depuis le 28 février dernier. J. D. Vance interrogé sur le fait qu’Israël ne respectait pas le cessez-le-feu a botté en touche, en parlant de malentendu[2]. Les frappes sur le Liban du 9 avril 2026 ont été particulièrement meurtrières, elles auraient fait plus de 300 morts. Cela ne va pas accroître la popularité d’Israël dans le monde. Ce sabotage délibéré de Netanyahu pose de très nombreuses questions. La première est celle des capacités militaires israéliennes aussi bien sur le plan offensif que défensif. Beaucoup d’observateurs pensaient que celles-ci étaient très diminuées, même si elles ont été fortement entamées. On disait aussi que la guerre des 12 jours avait épuisé ses réserves, ce n’est manifestement pas le cas. La journée du 9 avril 2026 semble montrer que non. Il y a encore de la réserve. Il est bien entendu encore trop tôt pour savoir si cette provocation fonctionnera pour ranimer le conflit sur la question du détroit d’Ormuz. Personnellement je pense que non, les Etats-Unis ont maintenant trop à y perdre. Cette incapacité manifeste de Trump à contrôler son allié est très certainement la preuve d’un effondrement du leadership étatsunien. Que ce soit aux Iraniens ou aux Israéliens, Trump est incapable d’imposer quoi que ce soit, ce qui va certainement raviver la méfiance naturelle des États du Golfe vis-à-vis des Etats-Unis. A plus long terme il est à peu près certain que les liens privilégiés entre les Etats-Unis et Israël vont se distendre. Cette guerre est donc aussi un mauvais choix pour Netanyahu. Cependant, le 10 avril Israël annonçait entamer des négociations avec le Liban à partir du 13 avril[3], ce qui veut dire clairement que Netanyahu n’a plus le soutien des Etats-Unis dans son conflit au Liban, et que probablement il renoncera à annexer une partie du sud Liban, se contentant de créer une zone tampon de quelques kilomètres. Cette annonce était assortie des bouffonneries habituelles de Netanyahu sir « la paix par la force » afin de rassurer les ultras de sa coalition en voie d’explosion dans les semaines à venir. Car c’est là une dimension occultée : la fin de la guerre va replonger Israël dans ses divisions politiques. En tous les cas, c’est bien là le résultat immédiat, Israël ne peut faire la guerre, je veux dire une guerre offensive et non défensive, sans le soutien des Etats-Unis. Il semblerait que depuis la fin du mois de février, Israël ait gaspillé des munitions pourtant indispensables à sa défense comme l’a prouvé récemment la porosité du Dôme de fer. 

Un immeuble ciblé la veille par des frappes israéliennes, à Sidon, au sud de Beyrouth, le 9 avril 2026. (MAHMOUD ZAYYAT / AFP)

Sidon, au sud de Beyrouth, le 9 avril 2026 

La guerre déclenchée par les Etats-Unis contre l’Iran, avec Israël, va avoir des conséquences internes importantes pour Trump. Sa popularité s’est effondrée, on l’a dit et répété, et il semble bien que son parti perte la majorité au Congrès en novembre 2026, ce qui modifierait beaucoup de choses au niveau stratégique, notamment dans le soutien à Israël. Il est reproché également à Trump d’avoir dépensé des milliards de dollars pour une guerre qui n’a obtenu aucun résultat positif, bien au contraire. Cette guerre aurait déjà coûté directement entre 50 et 95 milliards de dollars, le Pentagone réclamant maintenant une rallonge de 200 autres milliards de dollars pour remettre l’armée à flot[4]. Ces chiffres sont incertains bien entendu, mais ils donnent déjà des ordres de grandeur du coût de ce désastre. Cette guerre fait on remarquer va coûter plus cher que le soutien de l’Ukraine depuis 2022 ! La Harvard Kennedy School avançait que la guerre coûtait au minimum – directement – deux milliards de dollars par jour[5]. Quoi qu’il en soit de l’exactitude de ces chiffres, il est certain que ces dépenses vont peser lourdement sur la dette étatsunienne. Lors de l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003, la dette publique était inférieure à 4 000 milliards de dollars. Aujourd'hui, notre dette nationale totale s'élève à 31 000 milliards de dollars, en grande partie à cause des emprunts contractés pour l'Irak et l'Afghanistan. Or, tous les emprunts contractés ces 20 dernières années à des taux d'intérêt bas sont désormais remboursés aux taux d'intérêt élevés que nous subissons tous. Aujourd'hui, environ 15 % du budget national est consacré au seul paiement des intérêts. Cela va peser lourdement sur les obligations et faire grimper les taux d’intérêt qui eux-mêmes limiteront les capacités d’investissement productif de ce pays. Les conséquences économiques sont assez prévisibles, non seulement cela va relancer l’inflation, mais le dollar va être moins demandé et les dépenses de fonds pour les infrastructures du pays seront abaissées, affaiblissant encore un peu le pays et en le divisant toujours plus. 

Iran-USA : Négociations Cruciales pour le Nucléaire

Ce coût élevé de la guerre contre l’Iran est sans doute une des raisons qui feront que le cessez-le-feu tiendra. Les Étatsuniens sont lessivés par cette guerre ruineuse. Les Israéliens ne peuvent poursuivre seuls le conflit, et les Iraniens également ont été très touchés sur tous les plans. Relancer le conflit serait se lancer dans une aventure encore plus incertaine pour les trois principaux protagonistes. Les journalistes, ceux du Monde par exemple, sèment le doute sur l’avenir des négociations qui se tiennent au Pakistan entre l’Iran et les Etats-Unis. Mais ils oublient que les Etats-Unis ont déjà capitulé. Certes les Iraniens vont se méfier de la fourberie des Étatsuniens qui ont déclenché par deux fois un conflit en plein milieu des négociations, mais ils vont tenir compte du fait que ceux-ci n’ont plus les moyens pour un long moment de relancer la machine de guerre. On estime que les Etats-Unis en auront pour au moins 2 à cinq ans pour reconstituer leurs arsenaux, et que cela coutera au minimum 200 milliards de dollars, les prix de remplacement des missiles tirés et des radars détruits ayant considérablement augmentés ! C’est Vance qui conduira la délégation étatsunienne, c’est sans doute le moins fou de ce gang. En attendant, Netanyahu est convoqué au tribunal pour ses différents méfaits. « Avec la levée de l’état d’urgence et la reprise du fonctionnement du système judiciaire, les audiences reprennent leur cours », et la prochaine audience du premier ministre israélien « est fixée au dimanche » à 9 h 30 (8 h 30 à Paris), pour une audition avec la défense, a annoncé, jeudi, le tribunal de district de Jérusalem, dans un communiqué. Il faudra ensuite tenir compte du fait que les guerres ont complètement changé de formes, les porte-avions ne comptent guère, l’aviation un peu plus, mais par contre les missiles balistiques et les drones ont fait la démonstration de leur efficacité, ici comme en Ukraine. Dans cette guerre asymétrique, on s’est rendu compte aussi que les mensonges à répétition, c’est une technique de communication qui a des limites. Trump s’est ridiculisé par ses cris de victoire saugrenus.


[1] https://www.bfmtv.com/economie/international/c-est-une-excellente-chose-donald-trump-est-favorable-a-l-idee-d-un-peage-dans-le-detroit-d-ormuz-et-propose-de-le-gerer-sous-forme-de-coentreprise-avec-l-iran_AV-202604090546.html

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/09/guerre-en-iran-un-cessez-le-feu-en-forme-de-debacle-strategique-pour-les-etats-unis_6678464_3210.html

[3] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/10/netanyahou-annonce-des-negociations-avec-le-liban-mais-prone-une-paix-par-la-force_6678848_3210.html

[4] https://www.latribune.fr/article/economie/international/23386625801236/200-milliards-de-dollars-le-cout-de-la-guerre-avec-l-iran-s-envole-pour-les-etats-unis

[5] https://www.hks.harvard.edu/faculty-research/policy-topics/international-relations-security/why-war-iran-so-expensive

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