vendredi 17 juillet 2026

Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, Bayard, 1997

 

Ce livre a près de trente ans, mais il reste important et doit être lu et relu par tout le monde y compris et surtout par les ennemis de l’impérialisme étatsunien. En vérité ce livre est d’une médiocrité et d’une étroitesse d’esprit hallucinantes, mais il explique parfaitement comment pensent les « élites » des Etats-Unis dans leur relation au monde. Et c’est bien cela qui nous intéresse car cette rhétorique explique les guerres d’aujourd’hui en Ukraine, mais aussi au Moyen-Orient, et les foyers que les Etats-Unis alimentent dans le Caucase. Dans ce pays fait de bric et de broc, n’importe qui peut devenir président, pourvu qu’il soit milliardaire, et n’importe quel imbécile peut en devenir le penseur dominant. Je ne pointerais pas toutes les stupidités et les erreurs qui émaillent cet ouvrage. Il y en a à toutes les pages. Mais ces erreurs vont servir de fondement à un discours qui justifie l’impérialisme étatsunien. Brzezinski chantait le vieux refrain de la paix dans le monde et de la démocratie, sans qu’il soit capable de définir clairement ce qu’était la démocratie, et il ne comprenait pas pourquoi les Etats-Unis sont détestés dans le monde entier – et encore on peut dire que depuis la parution de ce livre, cette détestation s’est aggravée.  Les autres pays moins performants que les Etats-Unis – selon lui – sont au fond jaloux alors qu’ils ont adopté les éléments de la culture étatsunienne. C’est bien sûr une imbécilité parce que sur le plan de la culture les Etats-Unis n’ont rien inventé et se sont nourris essentiellement de la vieille Europe. Au passage Brzezinski soulignait l’importance du soft power de la culture étatsunienne et de son influence sur les élites, donc comment celles-ci sont en quelque sorte achetées. Cet aspect a été une réussite dont les Etats-Unis aiment à se vantait puisque la plupart des dirigeants européens ont été maintenant formés aux Etats-Unis, dans les universités ou dans les nombreux think tanks que financent aussi bien le gouvernements que les milliardaires. 

Après le choix de Palantir à l'OTAN, la grande inquiétude des industriels  et militaires français - 24/06/2025 - LA LETTRE

Mais Brzezinski qui était Polonais d’origine, avait une qualité si on peut dire, il parlait clairement, sans langue de bois. Il avouait que les Etats-Unis visent à rester une puissance hégémonique et que les autres nations doivent s’aligner, à commencer par les pays européens qu’il appelle des vassaux ! Le but des Etats-Unis est d’arriver, après avoir vaincu l’URSS, à faire passer l’ensemble de l’Eurasie sous la coupe des Etats-Unis. Il ne faisait pas mystère du fait que la construction européenne est un élément décisif de ce processus. Il soutenait la construction européenne parce que c’est d’abord dans l’intérêt des Etats-Unis. Un des avantages de cette Europe institutionnelle selon lui est qu’elle mettra fin à la spécificité de la position français – c’est-à-dire gaulliste – qu’il trouvait un peu trop complaisante avec la Russie et trop autonome. Pour mieux maitriser cet ensemble, il soutenait la position allemande, puis comme il voulait une Europe confédérale dans laquelle les identités nationales se dissolvent, il avança que les Allemands aimeraient bien que dans l’Europe allemande, les résolutions se prennent à la majorité qualifiée et non à l’unanimité. On voit aujourd’hui avec la question ukrainienne que cette position serait une vraie calamité pour nous ! L’idée d’une Europe dominée par le couple Allemagne-Etats-Unis n’est pas nouvelle, comme le rappelait Annie Lacroix-Riz, elle remonte à la fin de la Première Guerre mondiale[1]. L’ouvrage a été écrit en 1997. À cette époque les Etats-Unis pouvaient penser qu’ils avaient gagné la Guerre froide. Mais Brzezinski ajoute deux petits bémols à cette euphorie, d’abord il comprend que la Russie ne va pas rester éternellement dans la nuit après l’effondrement de l’URSS. Brzezinski, mais il n’est pas le seul, ne comprenait pas que l’URSS se soit effondrée à cause de ses problèmes internes et non par exemple à cause des dépenses d’armement que les Etats-Unis l’obligeaient à financer[2].  Et donc qu’il faudra composer avec elle quand elle aura retrouvé de la puissance. Mais Brzezinski craignait aussi que l’Allemagne devienne trop puissante et finisse par jouer un jeu plus personnel en s’alliant avec la Russie. D’autres plus fins que Brzezinski, comme par exemple Georges Friedmann, avoueront qu’un des buts de la guerre en Ukraine, provoquée par les Etats-Unis c’est d’affaiblir l’Allemagne en la coupant de la Russie[3]. 

Le dessous des cartes - Chine-Russie : amis pour la vie ? | TV5MONDE Latina 

Parmi les nombreuses erreurs d’analyse de Brzezinski, il y a celle-là : il ne croit pas que la Russie et la Chine puissent s’allier durablement. Évidemment il n’avait pas anticipé le fait que la croissance de la Chine et de la Russie étant plus rapide que celle des pays occidentaux, forcément ces pays allaient finalement pouvoir tenir la dragée haute aux Etats-Unis et à ses valets européistes. En fait il croit comme beaucoup d’imbéciles qui ont cru à la mondialisation heureuse sous l’égide des Etats-Unis, que l’avance technologique de ce pays ne serait jamais rattrapée. Autrement dit il pensait que la mondialisation consoliderait la hiérarchie des nations sans la bouleverser ! C’est pourquoi beaucoup d’Étatsuniens étaient pour saturer la Chine d’investissements étatsuniens qui ouvriraient ce marché énorme au profit des multinationales étatsuniennes ! C’est un sujet assez peu étudié par les économistes, mais les IDE qui partaient massivement de l’Occident pour aller en Chine ou même en Russie étaient en quelque sorte un renoncement à s’occuper de son pays en se comportant comme des prédateurs, profitant de l’aubaine de la pauvreté des pays dans lesquels ils investissaient. Les Occidentaux ayant une assez vague notion du long terme, ils pensaient que la Chine par exemple resterait la grande manufacture du monde et resterait à l’écart des hautes technologies. En vérité les IDE ont été justement une des sources du déclin de l’Occident, avec une croissance faible. 

RÉCIT. L'Ukraine et la Russie, la longue histoire de deux frères ennemis

Bien entendu Brzezinski soutenait l’idée de l’élargissement de l’Union européenne et de l’OTAN vers l’Est comme étant une nécessité, une mission historique qui devait s’accomplir. Il avait le mérite de dire clairement que c’était la politique étatsunienne qui l’organisait. Supposant que cette politique amènerait la paix, la démocratie et la prospérité, mais surtout qu’elle ouvrirait aux multinationales étatsuniennes la possibilité de mettre la main sur les réserves énergétiques de la Russie et du Caucase ! Un quart de siècle après on voit le résultat avec la pénurie de gaz et de parole qui plombe pour longtemps l’économie européenne. Il voyait également l’Ukraine comme le « pivot » de cette politique clairement impérialiste, c’est-à-dire un Cheval de Troie. C’est sur ces bases idéologiques que les Kagan, Nuland et autre Friedman ont construit concrètement la guerre à la Russie et le coup d’État en Ukraine. Brzezinski n’est pas un pragmatique comme par exemple un Kissinger qui a alerté dans les dernières années de sa vie des dangers qui guettaient l’Occident en poussant toujours plus loin les frontières de l’OTAN et de l’Union européenne, c’est un idéologue, mais il reconnaissait que l’OTAN et l’UE étaient les deux faces d’une même pièce dans la consolidation de l’impérialisme étatsunien. À la fin du XXème siècle il pensait que la Russie serait incapable de trouver un leader qui dynamiserait le pays. Il s’est trompé, ses prévisions se sont révélées erronées, la Russie depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir en 2000 s’est clairement redressée et a progressé bien plus vite que l’Europe et bien plus vite aussi que les Etats-Unis. 

De même il pensait impensable que la Russie s’allie sérieusement avec la Chine, et qu’au contraire la Chine allait rapidement revendiquer pour elle-même un morceau de la Russie, faisant passer ce pays sous sa domination. Avec des analyses fausses, on ne fait jamais de bonnes prévisions. Brzezinski n’avait pas prévu que la Russie de Poutine était le moteur des BRICS, et il n’avait pas prévu que la Russie pourrait se développer sans passer par une capitulation face aux exigences de la crapule étatsunienne et européiste. Il pensait que la Russie ne pourrait sortir de son isolement qu’en se soumettant aux exigences de l’OTAN, des Etats-Unis et de l’Union européenne ! L’inverse s’est produit. En déclenchant la guerre en Ukraine, c’est tout l’Occident qui a dévoilé ses faiblesses ! Accélérant ainsi son déclin et construisant de fait son propre isolement. Depuis la guerre en Ukraine en 2022, la Russie progresse trois fois plus vite que l’Union européenne, deux fois plus vite que les USA et montre que sur le plan militaire elle est capable de mettre en déroute l’ensemble des forces otaniennes. Les Européistes dont le personnel politique est particulièrement dévalorisé, attendent que la Russie se fatigue dans la guerre et que l’opinion publique se retourne contre Poutine et le renverse, c’est aussi comme ça que Trump pensait la guerre qu’il a perdue contre l’Iran. Mais Poutine est toujours très populaire en Russie, il flirte, selon les sondages étatsuniens, avec les 70% de soutien malgré quatre ans et demi de guerre, alors que les dirigeants européistes voient leur niveau de popularité chuter en dessous de 20% d’opinion positive, et la popularité de Trump est tombée dans son propre pays autour d’un gros tiers ! Ces sondages montrent manifestement un décrochage entre les soutiens des populations à la politique occidentale, et ceux qui soutiennent les dirigeants chinois ou russe. 

Les BRICS, l'Asie et l'enjeu du dollar - Asialyst

Ce qui masquait à Brzezinski la réalité de la situation c’était de croire que l’Occident sur le plan économique était beaucoup plus fort qu’il n’était en réalité. La Chine, la Russie sont des pays dynamiques, autosuffisants, avec un endettement relativement faible. Les guerres déclenchées par les Etats-Unis, en Ukraine d’abord, puis en Iran, ont montré que l’Occident n’avait plus la capacité de ses ambitions. Mais en outre ce sont des pays qui progressent très vite sur le plan de la maitrise des technologies nouvelles, il suffit de comparer le nombre d’ingénieurs produits par les systèmes éducatifs russe et chinois avec celui des Etats-Unis ou de l’Europe. Brzezinski pensait que les Etats-Unis avaient les moyens militaires d’imposer au reste du monde son hégémonie, et au besoin de punir les récalcitrants. On a vu avec l’affaire de Taïwan que les Etats-Unis, fussent-ils conduit par Trump n’avaient pas les moyens d’imposer quoi que ce soit à la Chine. Mais les Occidentaux, du moins leurs dirigeants, veulent toujours suivre les idées fumeuses de Brzezinski. Ils croient toujours que la Russie est faible et qu’inévitablement elle perdra la guerre contre l’Ukraine. Ils suivent également Brzezinski quand celui-ci suggère que l’expansion de l’Union européenne et de l’OTAN est un mouvement irréversible. C’est pourquoi ils travaillent à truquer les élections, en Arménie, en Roumanie, en Moldavie, et ils tentent de le faire aussi en Géorgie. Cette logique peut bien amener le chaos, elle ne débouchera pas forcément sur la reconstitution d’un Occident hégémonique qui imposera ses valeurs. Aujourd’hui avec la crise énergétique provoquée par les deux guerres majeures déclenchées par les Etats-Unis, on voit que le piège se referme sur l’Occident et plus encore sur l’Union européenne qui est vouée maintenant à la récession économique et à l’appauvrissement de ses sujets. Quand un journal stupide comme Le monde continue à entretenir la flamme d’une défaite imminente de la Russie contre l’Ukraine, il ne fait que prolonger l’agonie des idées fumeuses de Brzezinski. Cette cécité de ce journal devenu un pur organe de propagande, vient en réalité du fait que les journalistes qui s’occupent des relations internationales ont été principalement élevés aux Etats-Unis, Young Leaders ou autre think tank, et donc ils sont sous l’influence des idées fausses de Brzezinski. 

Growth contribution from BRICS countries is outpacing that of the G7

À l’époque où ce livre a été écrit, en 1997, l’Asie était déjà pourtant la partie du monde qui progressait le plus vite. En 1991, au moment même où s’effondrait l’URSS, M. Fouquin, E. Dourille-Feer, J Oliveira-Martins,  publiaient aux éditions Economica, un ouvrage intitulé Pacifique le recentrage asiatique. On comprenait déjà que l’Occident avait perdu le leadership économique. Mais Brzezinski n’a pas tenu compte de ce qui pourtant se discutait sérieusement parmi les économistes, c’est-à-dire, de l’autonomisation croissante de cette zone qui est devenu dans les années quatre-vingt-dix le pôle de la croissance économique mondiale en lieu et place de l’Occident. Il pensait que les pays qui voulaient progresser devaient soit faire allégeance aux Etats-Unis, soit à l’Union européenne ! Depuis les BRICS se sont élargies et représentent maintenant plus de la moitié de la population mondiale. Cet élargissement montre déjà que la relation entre la Chine et la Russie est solide, mais aussi et surtout que la Russie est loin d’être isolée sur la scène internationale, ce qui explique d’ailleurs que les sanctions mises en place depuis 2014, si elles ont contrarié sont développement, elles ne l’ont certainement pas empêché. Mais Brzezinski ne croyait pas qu’un pays puisse se développer autrement qu’en passant sous les fourches caudines de l’Occident, des Etats-Unis donc et de ses valets européistes. 

BRICS 2025 : La stratégie du « lentement mais surement » peut-elle payer ?  | ISS Africa

Dans son ouvrage Brzezinski récitait bêtement le crédo étatsunien, supposant que le modèle américain était le seul possible pour assurer le développement économique. Et donc il militait pour que l’Europe se débarrasse de son modèle social qui selon lui l’handicapait. Bien entendu il se trompait lourdement parce que justement c’est dans les années où l’Europe mettait en place l’État providence que sa croissance était la plus forte. Ce qu’il ne comprenait pas, comme beaucoup de « penseurs » étatsuniens, c’est qu’on a commençait à entreprendre la chasse aux dépenses sociales comme une réponse désespérée à la baisse des taux de profit, alors que les dépenses étatiques ont toujours été la contrepartie du développement du marché. Apôtre de l’économie de marché dérégulée et de la mondialisation, il n’a pas compris et vu venir d’ailleurs la montée des nationalismes. Certes il voyait bien que les nationalismes dans les pays de l’ex-URSS étaient une difficulté pour la Russie, mais il pensait que le nationalisme n’était qu’un état passager et que rapidement ces pays allaient rejoindre l’Union européenne et l’OTAN, donc la mondialisation heureuse. Or les évolutions de ces dix dernières années ont infirmé presque toutes les prévisions de Brzezinski, le Royaume Uni est sorti de l’Union européenne, mais à l’intérieur de celle-ci la dissidence a commencé à devenir un problème. Et curieusement ce sont les anciens pays du Pacte de Varsovie qui ont posé ce problème, notamment la Hongrie, mais aussi maintenant la Slovaquie et la Pologne. Autrement dit, en accélérant l’élargissement de l’Union européenne pour partir à la conquête de la Russie, elle a créé les conditions de son éclatement, on le voit avec les conséquences que la guerre en Ukraine a engendré ces dernières années. Cela devrait éviter qu’on reste accroché à une vision linéaire du développement historique. D’autres pays comme la Bulgarie et la Roumanie ne veulent pas qu’on les contraigne à entrer en guerre avec la Russie, leur russophobie a des limites contrairement aux Pays Baltes dont le passé collaborationniste avec l’Allemagne nazie pèse encore très lourd aujourd’hui dans leurs choix politiques. Dans l’hostilité que les anciens pays du Pacte de Varsovie entretiennent envers la Russie, Brzezinski occultait complètement le passé collaborationniste des Pays Baltes comme de l’Ukraine d’ailleurs, chose qu’on comprend bien aujourd’hui quand on voit Zelensky qui a pourtant des origines juives qu’il a cependant reniées, rendre des hommages répétés et misérables aux anciens collaborateurs des nazis[4]. A force de passer sur toutes les turpitudes de leurs alliés pour des raisons opportunistes, les Etats-Unis se sont totalement déconsidérés devant l’opinion mondiale. Et depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, ils ont accru mécaniquement la détestation mondiale qui a toujours été leur lot, au point qu’aujourd’hui ils ne sont plus respectés nulle part, sauf par leurs valets européistes ! La guerre en Iran a démontré en outre que l’armée étatsunienne était incapable de gagner une guerre contre une puissance moyenne. A tel point que les pays du Golfe réfutent maintenant la « protection » étatsunienne et préfèrent négocier directement des accords de non-agression avec l’Iran. Contrairement à ce que prédisait Brzezinski, non seulement les Etats-Unis ont perdu la main aussi sur Moyen-Orient, mais ce sont eux qui avaient semé le chaos dans cette région. 

La Chine est-elle (re)devenue la première puissance économique mondiale ?

Il est bon de confronter les prévisions à la réalité. Cette confrontation démontre que Brzezinski n’était qu’un médiocre idéologue. Obsédé par l’idée que le modèle étatsunien est le seul possible, Brzezinski prédisait que la croissance chinoise se ralentirait ou que la Chine se refermera si elle ne s’oriente pas vers une démocratie semblable à ce qu’on peut voir en Occident. Il pense d’ailleurs que la Chine qui baigne dans le ressentiment envers l’Occident, envers la Russie et envers le Japon, n’arrivera pas à nouer des alliances durables. Mais en fait cet idéologue se reposait sur le fait que les Etats-Unis maintiendront éternellement leur leadership. Il affirmait que même si par miracle la Chine poursuivait sa croissance, le pays dans son ensemble resterait très pauvre et que des troubles éclateraient pour instaurer un régime « démocratique », c’est-à-dire selon lui calqué sur le modèle étatsunien. Dans les années 2000, la Chine a dépassé les Etats-Unis, non seulement en termes de PIB calculé et PPA, mais aussi en qualité. Non seulement elle possède des terres rares dont dépendent les industries de haute technologies étatsuniennes, mais elle innove dans la technologie, elle leader sur le marché des voitures électriques, elle est leader en matière d’Intelligence Artificielle. Brzezinski pointait ses difficultés bien réelles en matière de ressources énergétiques pour continuer son développement. C’est juste, mais ces difficultés se contournent maintenant par son action diplomatique. Alliée de la Russie, elle n’a pas de problème pour obtenir du gaz, alliée avec l’Iran elle n’a pas de problème pour avoir du pétrole. C’est la grande différence d’avec les pays européens qui sont maintenant étranglés dans leurs approvisionnements énergétiques à la fois par leur politique jusqu’au-boutiste en Ukraine, et par leur soumission aux Etats-Unis qui leur vendent du gaz très cher et les obligent à financer une guerre décidée à Washington, ce qui à terme éloignera inévitablement les Etats-Unis de ses valets européens. 

30 ans après la chute de l'URSS : focus sur l'Asie centrale | Ifri

Il soulevait aussi le problème de l’Asie centrale et soutenait que les Etats-Unis et l’Union européenne devaient arrimer ces pays aux organisations internationales occidentales afin de s’emparer des ressources pétrolières de ces pays. C’était assez bien vu et explique sans doute bien des choses. Il y voyait là une possibilité de contenir l’expansionnisme supposé de la Russie. Mais il oubliait que la contrepartie de cette guerre à la Russie était la montée de l’islamisme dans ces pays. Or les Etats-Unis encouragent depuis des décennies les mouvements islamistes de partout dans le monde, en Afghanistan qu’ils ont armé contre les Russes, au Pakistan, aujourd’hui la Syrie. Or si les Etats-Unis ont cru pouvoir se servir de ces mouvements islamistes pour combattre la Russie ils n’ont jamais compris qu’à moyen et long termes les pays islamistes seraient leurs plus dangereux ennemis ! L’attaque contre le World Trade Center en 2001 a démontré à quel point ils étaient passé à côté de leur sujet. Ne tenant jamais compte des leçons de l’histoire, parce qu’intellectuellement, il faut le dire, ils sont très limités, ils persistent à se servir de la Turquie comme point d’appui en Méditerranée, sans même voir que ce pays joue sur de nombreux tableaux et qu’en même temps qu’ils sont membres de l’OTAN, qu’ils aspirent à intégrer l’Union européenne et ils demandent leur adhésion aux BRICS ! Tout au long de son ouvrage, Brzezinski croyait que la Russie ne se relèverait pas de sitôt, voire jamais, sauf à devenir un pays croupion qui obéisse aux réformes économiques et politiques suggérées par les Etats-Unis. 

Bases militaires américaines dans le monde : r/MapPorn

Comme on l’a compris cet ouvrage écrit il y a près de trente ans explique les errements de la politique étatsunienne d’aujourd’hui et son échec. S’il n’y avait pas ce rapport avec ce qui se passe aujourd’hui, on pourrait mettre ce livre de côté, il n’aurait aucun intérêt. C’est justement parce qu’il éclaire la décomposition de la mondialisation qu’il est indispensable de le lire à un moment où l’Occident tout entier est engagé dans une cruelle réévaluation de son rôle, de son poids et de sa destinée dans le monde. Il révèle également le manque de profondeur intellectuelle des penseurs phares des Etats-Unis qui donnent aujourd’hui l’image d’un pays à la dérive. Pour nous ce qui est lamentable c’est que le personnel politique européen, toujours acquis et vendu aux Etats-Unis nous entraine à sa suite vers le renoncement. Dans la manière d’écrire, Brzezinski était assez drôle si on veut il nous expliquait que les Etats-Unis doivent intervenir aux quatre coins du monde afin de défendre « leurs intérêts », et il nous assure que ce qu’ils visent ce qu’ils doivent viser, c’est d’assurer « la stabilité ». Ce vocabulaire est étrange non seulement parce que le chaos c’est bien eux qui le sèment, mais parce qu’en dehors de contrôler plus ou moins bien les lieux où il y a du pétrole, il est difficile de comprendre ce que sont les intérêts réels des Etats-Unis, car personne ne les menace vraiment d’envahissement ou de destruction. Curieusement il pensait que la Corée du nord est instable, alors qu’il n’y a pas plus stable que ce modèle de gouvernement, même si on en pense du mal. De même il nous explique que pour atteindre à une stabilité des relations entre l’Europe occidentale et la Russie, il faut étendre l’OTAN et l’Union européenne, miner les pays du Caucase qui sont la porte ouverte sur les richesses de leur sous-sol, puis diviser la Russie en trois pays ! Il nous dit d’ailleurs que c’est là la solution pour stabiliser l’Ukraine. Rien que ça ! Aujourd’hui ce pays est en voie de disparition, la guerre amenée par les Etats-Unis et l’OTAN a débouché sur la perte de 20% de son territoire – sans compter la Crimée – et la perte d’un tiers de sa population, soit qu’elle se soit exilée, soit qu’elle ait été sacrifiée sur le front. Et il s’étonnait que les Russes puissent refuser ce plan débile au nom d’une hypothétique modernisation. Aujourd’hui ces ambitions d’une Pax Americana apparaissent comme une vieille Lune. Non seulement la position extérieure des Etats-Unis se détériore de partout, les dociles Européens commencent à s’en éloigner, les pays du Golfe s’en méfient de plus en plus, mais en outre ce pays est au bord du chaos intérieur. Si c’est de second mandat de Trump qui achève le travail de décomposition, celui-ci a démarré bien avant lui, sans doute quand Ronald Reagan a avancé bêtement qu’il avait gagné la guerre contre la Russie avec l’effondrement de l’URSS ! La question est la suivante, est-ce que les déconvenues d’aujourd’hui induiront les Etats-Unis à abandonner leur volonté hégémonique ? La réponse est oui, mais il faudra d’abord que ce pays passe par une crise aussi profonde que celle qu’il a traversée dans les années trente.



[1] L'Intégration européenne de la France : La tutelle de l'Allemagne et des États-Unis, Le Temps des cerises, 2007

[2] Alexandre Ostrovski, Erreur ou Trahison ? Enquête sur la fin de l’URSS, Editions Delga 2023.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=QeLu_yyz3tc

[4] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/03/la-rehabilitation-par-volodymyr-zelensky-de-figures-controversees-du-nationalisme-ukrainien-suscite-la-colere-d-israel-et-de-la-pologne_6696601_3210.html Notez que Le monde parle pour les nazis ukrainiens de « figures controversées » alors qu’il s’agit clairement de nazis et de collaborateurs du régime hitlérien.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, Bayard, 1997

  Ce livre a près de trente ans, mais il reste important et doit être lu et relu par tout le monde y compris et surtout par les ennemis de...