C’est le deuxième
volume des notes de lectures de Guy Debord. Les éditeurs de ces volumes, il y
en aura cinq en tout, ont choisi de regrouper ces fiches par thème. C’est d’une
logique assez discutable. Ils s’appuient sur le fait que Debord aurait rangé
ces fiches dans des dossiers dédiés. Le premier volume s’appelait Stratégie et
parlait surtout de l’histoire des guerres à l’âge classique. Cette classification est cependant critiquable
dans la mesure où elle masque assez les évolutions dans les lectures de Debord.
On comprend bien que son intérêt pour Marx et les marxistes ne sera pas le même
dans les années soixante, période d’expansion de l’Internationale
situationniste et de l’écriture de La société du spectacle, et dans les
années quatre-vingts quand il devient commentateur de lui-même. Or l’appareil
critique qui multiplie les notes sans intérêt du type, ici Debord a souligné
le passage d’un double trait, alors même qu’on le voit dans le texte, ne
nous renseigne en rien sur l’ordre dans lequel il a lu. Les dates des éditions
utilisées ne suffisent pas. Cela aurait été pourtant intéressant car on aurait
pu mieux cerner les déterminations de ses trois phases dans son
évolution :
– une première phase
qui s’annonce comme une critique radicale de l’art, une liquidation y compris
du surréalisme et du lettrisme. Elle commence au début des années cinquante. Ce
mouvement se conclut par une histoire des avants gardes par exemple dans Rapport
sur la construction des situations en 1957 et la construction de
l’Internationale situationniste ;
– une seconde
période qui est représenté par le développement de l’IS et son évolution vers
une révolution de type prolétarien et conseilliste, il lira aussi bien les
penseurs révolutionnaires que des livres d’histoire sur la révolution ;
– une troisième
période où enfin il devient un homme de lettre méditatif, qui sans abandonner
la critique radicale d’une société moderne en décomposition accélérée, se
tourne plus que jamais vers le passé. C’est très visible dans le volume
intitulé Poésie etc.
« Il valait
mieux que Fourier n’essaie pas ses phalanstères ; il valait mieux que
Mallarmé rêve du livre sans en venir à ses « représentations
réelles » ; il valait mieux pour nous en 1954-1960 parler de
situations qu’essayer d’en bâtir. Dans tous ces cas, la lumière du but a un
sens, éclaire une direction sociale, alors que le but même prétendu et forcé,
serait ridicule sans la société. Aurons-nous cette société ?
Les constructeurs de situations sont en fait constructeurs de fêtes.
Mais pas aujourd’hui »
Cette note a été
écrite à propos de la lecture de l’ouvrage de Jacques Scherer, Le livre de
Mallarmé. Initialement publié en 1957 chez Gallimard, Debord semble l’avoir
lu dans une édition de 1978 qui avait été augmentée. S’intéresser à ce type
d’ouvrages est déjà en soi une sorte de renoncement, de mise à la retraite de
l’homme d’action. Notez que c’est aussi en 1978 que sortira le film In girum
imus noste et consumimur igni. Or ce film est bien une démission des
combats révolutionnaires. Notez que dans les années post-IS, Debord
s’impliquera dans les éditions Champ Libre pour y publier des ouvrages du passé,
constituant déjà une sorte de bibliothèque idéale.
C’était un très
grand lecteur qui s’intéressait à tout ce qui était imprimé comme on sait, romans,
magazines, journaux, et évidemment quelque part ce travail de cabinet soutenu
ne pouvait que l’éloigner de l’homme d’action qu’il mettait pourtant en avant comme
un idéal. Mais l’homme était plutôt changeant et incertain dans ses options.
Sans doute est-ce pour cela qu’il se cramponnait à ses fiches de lecture et
qu’il s’en servait pour éviter d’écrire vraiment en détournant ce qu’il avait
lu à d’autres fins. Quand je dis qu’il était incertain dans ses choix, je ne
veux pas dire qu’il était une sorte de girouette comme on en a tant vu depuis
cinquante ans qui passent sans sourciller de la révolution au soutien
inconditionnel au capitalisme en train de crever sur pied – cela ne concerne
pas que l’abominable Cohn-Bendit, mais aussi des compagnons de Debord comme
René Viénet par exemple. Je veux dire plutôt qu’il était habité par le doute
sur ce qu’il entreprenait, même s’il masquait ce doute derrière des assurances
péremptoires. Un texte qui avait été publié dans le catalogue de l’exposition
Debord à la BNF, Les Erreurs et les échecs de M. Guy Debord par un Suisse
impartial, le montre à mon sens amplement. Même si
c’est sous la forme ironique, avec le motif selon lequel, étant donné ce qu’il
était, il n’aurait pu rien faire d’autre, et donc qu’il n’y avait ni échec ni
succès. Pourtant ce texte pratiquement pas commenté disait clairement que finalement
il avait tout échoué aussi de son propre point de vue. C’est un texte décisif
pour comprendre non pas Debord du point de vue d’un bilan, mais au contraire
pour saisir ses changements de détermination dans la vie quotidienne et
l’amertume qui l’a forcément accompagné. Mais il est resté un ennemi déterminé de
la société marchande, assez peu tenté par les honneurs ordinaires et la
consommation. Et de ce point de vue, il est resté fidèle à lui-même, et c’est
bien qui fait qu’on ne peut pas le confondre avec un simple marchand de papiers
imprimés.
Pendant des
décennies, il a recopié sur des petites fiches des phrases, des morceaux de
phrases, voire des poèmes dans son entier. Parfois il recopiera les passages en
français et dans la langue originale, on se demande bien à qui ce travail
quotidien était destiné. Cette manière pointue de saisir le livre sous toutes
ses formes est une volonté de déspécialiser le savoir et de le restituer dans
ce qu’il pense être sa vérité de l’instant.
Les notes de
lectures de Guy Debord produisent plusieurs impressions étranges. D’abord il y
a une capacité qui semble s’extraire de cet ensemble, à relier entre eux des
auteurs qui ont fait du pessimisme un commerce actif. Le mal, le noir, la part
d’ombre du néant qui pèse sur l’homme d’action et qui le cloue sur place est
abondamment représentée. C’est presque le contrepoint du Surréalisme que Debord
lit avec beaucoup d’attention mais pour en faire une critique acerbe et souvent
ingrate d’ailleurs. Annie Lebrun avançait que Debord à la fin de sa vie
revenait vers Breton et lui révélait son admiration. Il bouclait en somme son
parcours, parti de Breton au début des années cinquante, il y revenait à la fin
de sa vie. Relisant ces jours- ci une interview de Breton par Madeleine
Chapsal, je voyais très bien la pédanterie qu’on pouvait lui reprocher, et
pourtant on ne saurait nier son importance. Encore que ni Debord, ni Breton n’ait
finalement joué un rôle dans les déterminations de notre volonté de tenter de
changer le monde qui ne nous convient pas et qui ne convient d’ailleurs à
personne, même pas à ceux qui en font de l’argent.
La publication de
ces fiches voit son intérêt réduit par le fait qu’elles ont été au préalable
triées et donc choisies par ces « conservateurs » de bibliothèques
qui forcément les interprètent à l’aune de ce qu’ils ont compris globalement de
Debord. La faiblesse de la postface de Gabriel Ferreira Zacarias qui a soutenu
une thèse universitaire sur Guy Debord en 2014, en atteste où les lieux communs sont
débités les uns derrière les autres. Il serait intéressant pourtant de se poser
la question des raisons de cette conservation maniaque de ses fiches dans des
dossiers. Ces fiches pouvaient servir à des utilisations ultérieures sous forme
de détournement. Mais il y a autre chose. En effet, avant de procéder à son suicide
Guy Debord avait trié ses archives. Il avait brûlé énormément de papiers, mais
pas ses fiches e lectures, alors qu’il savait pertinemment qu’elles ne lui
seraient plus d’aucune utilité dans l’au-delà. Il y avait un désir de
conservation, de faire son temps, ce qui va avec l’idée d’un homme obsédé par
le temps qui passe. Fixer ce qu’il avait lu devait raconter aussi ce qu’il
était. Ces livres lus et commentés expliquaient la formation d’une pensée. La
façon dont les fiches de lecture sont présentées fait de Debord un homme de
lettres un peu banal, saisi par une boulimie de lectures. Elle masque sa
volonté de faire l’histoire d’une manière plus concrète qu’en lisant et en
écrivant, que cette volonté soit aboutie ou non. Il y a une oscillation chez
Debord entre une culture livresque très sophistiquée, Mallarmé, la poésie
chinoise, Breton et les surréalistes, et une culture plus populaire et
immédiate comme les poèmes de Mouloudji – grande figure de Saint-Germain des
Prés – qu’il recopie ou les chansons italiennes comme Porta Romana Bella.
Le recueil consacre
aussi une large place à la poésie chinoise à laquelle Debord semble s’être
intéressé au début des années soixante. C’est du reste à ce moment-là qu’a
émergé en France et en Europe l’engouement pour la Chine. Evidemment Debord
n’est pas tombé dans le travers gauchiste qui laissait croire que la Chine
était un pays communiste d’une forme nouvelle, bien au contraire il sera un des
premiers à critiquer vertement le maoïsme comme une forme peu originale de
dictature criminelle. Ex post il est intéressant de rapprocher
ces deux éléments, les poésies chinoises apparaissant finalement comme une
critique anticipée du maoïsme. Ici se dévoile le but des lectures de Guy
Debord, il s’agit de critiquer le présent à l’aune d’un passé glorieux. C’est
une forme de conservatisme révolutionnaire si on veut, en tous les cas un
anti-progressisme. Plus banalement on remarquera l’amour de la langue
française. Je me demandais en lisant ce volume ce qu’il aurait pensé de cette
dictature nouvelle manière qui veut nous imposer l’écriture inclusive comme
norme. Du mal bien entendu. Car cette façon de faire ne vise pas du tout un
égalitarisme de façade entre les sexes – les genres on dit maintenant – mais
plutôt l’éradication du passé dans ce qu’il a de plus cher : sa langue et
son histoire. En effet la généralisation de l’écriture inclusive rendra la
lecture des textes du passé très ardue, réservée à des initiés. Or d’une
manière ou d’une autre Debord s’est toujours inscrit dans une volonté
révolutionnaire de se réapproprier l’histoire, donc la langue.

La bibliothèque de Guy Debord
Il y a très peu de
poésie au sens étroit dans ce volume, alors même que Debord avait lu des poètes
qui l’avaient marqué comme Apollinaire, ou Rimbaud. Peut-être parce qu’ils les
avaient lus avant de construire ses notes sur des fiches classées. Seul Breton
y a une large place. A l’inverse, on trouvera de longs extraits de la Bible, ce
qui n’étonnera que ceux qui n’ont jamais lu cet ouvrage, et de Shakespeare ce
qui est moins étonnant et plus commun. Beaucoup d’ouvrages qui sont d’une
culture courante, Don Quichotte, Dom Juan de Molière, et même Marcel
Proust. On trouvera aussi de longues citations d’Homère. Et puis, mais c’est
plus attendu, les dissidents anglais, Thomas de Quincey, Jonathan Swift,
Thackeray, dont on faisait grand cas dans les années soixante. On savait que
Debord lisait aussi des romans policiers, mais il est plus étonnant de trouver
une attention aussi soutenue à Sax Rohmer, l’auteur de la série Fu Manchu. On
voit comment il s’en saisit dans une relation à la dérive et à l’espace urbain.
Les citations sont ici déjà un commentaire. Il y a aussi une lecture attentive
de Montaigne – dont il retient particulièrement la célébration de l’amitié – ou
de Diderot, écrivain phare de la pensée progressiste dans sa version
matérialiste.
Si l’usage que
Debord comptait faire de ces citations était pour partie le détournement, cela
ne semble pas suffisant pour expliquer cette longue quête. Il y a parfois, dans
les années quatre-vingts, comme un désir de rattraper le temps perdu, en se
lançant dans les lectures qu’il n’avait jamais faites. C’est parfois un peu
ennuyeux, très souvent drôle comme les citations qu’il retient de La Rochefoucauld.
Par exemple celle-là : « Ce qui nous empêche souvent de nous
abandonner à un seul vice est que nous en avons plusieurs ». Les
rapports qu’il entretenait avec Robert Musil, pourtant très proche de lui dans
son approche de la vie moderne et sa réification, restent ambigus. L’homme
sans qualité bénéficie d’un traitement très long où se mêle la révérence
et la critique. Si on comprend que les notes sur Robert Musil se
retrouvent dans le dossier Poésie etc. Les notes sur Lewis
Munford paraissent assez peu à sa place. C’est un auteur important qui lui a
beaucoup servi pour l’écriture de La société du spectacle, avec
d’ailleurs assez peu de recul, pour La cité à travers l’histoire. L’ouvrage
de Paul Bairoch, De Jéricho à Mexico : villes et économie dans
l’histoire, qui viendra plus tard, mais que Debord n’a peut-être jamais lu,
corrigera bien des idées reçues sur la question. C’était des ouvrages phares de la
pensée critique du début des années soixante et d’une sociologie naissante,
nourrie d’un marxisme dissident. On en trouvait des comptes rendus très
détaillés dans des revues comme Arguments – la revue d’Edgar Morin qui à
l’époque donnait dans le marxisme critique – ou encore Socialisme ou
barbarie. Même si leur lectorat restait étroit, elles contribuaient à la
diffusion d’une certaine pensée critique. Le fait qu’il n’existe plus de telles
revue explique aussi un peu pourquoi l’Université française, aspirée par les
normes de production du savoir anglo-saxonnes, n’arrive plus à produire un seul
ouvrage vraiment novateur ou seulement intéressant dans le domaine des sciences
humaines.
Vers la fin de sa
vie, Debord s’était rapproché de certains écrivains traditionnellement hanté
par la quête d’un prix littéraire. Entre autres résidus d’une culture
germanopratine d’un autre âge, il fréquentait Morgan Sportès. Cet écrivain a
construit sa petite renommée sur le fait qu’il exploite et met en scène des
faits divers en recopiant des extraits de procès-verbal d’enquêtes criminelles
célèbre. Ce genre littéraire plait beaucoup, Philippe Jaenada, ou encore Emmanuel
Carrère en font un commerce. C’est du polar moderne en quelque sorte qui évite
l’imagination et en même temps l’émotion. Mais peu importe les qualités qu’on
lui trouve – il est vrai qu’il écrit moins mal que Michel Houellebecq ou Amélie
Nothomb. Le temps a passé, Debord est mort depuis un quart de siècle, et si
dans le temps on se flattait de l’avoir connu, on se met maintenant à lui
cracher dessus comme si on regrettait de l’avoir fréquenté. Voilà ce qu’écrit
le lamentable Morgan Sportès à qui Debord avait fait pourtant l’amitié de boire
un peu avec lui :
« Pour ce qui
est de Debord qui, lui aussi, a lu tous mes livres, et avec lequel j’ai
beaucoup bu, et causé, son suicide – et la façon surtout dont il l’a mis en
scène – m’a quelque peu gêné. C’était comme s’il avait spectacularisé sa
mort ! L’abus d’alcool a fini par assombrir son intelligence brillante. A
la fin, avec sa gueule couperosée et ses lunettes aux verres épais comme des
culs de bouteille, il me faisait songer, penché sur son verre de picrate, à une
Pythonisse cherchant dans une boule de cristal l’espoir d’on ne sait quelle
improbable Révolution. Sic transit gloria mundi… » Ce crachat se
trouve dans Causeur.
Je m’étais étonné à
la lecture de quelques-uns de ses romans que Debord ait pu s’intéresser à un
tel individu. Je trouvais que, même si certains de ses
romans ne sont pas inintéressants – je pense à Tout, tout de suite – sa prose manquait non seulement de
colonne vertébrale, mais aussi de grâce. Debord devait donc se sentir un peu
seul. Morgan Sportès doit être très content de lui-même pour énoncer de telles
petites saletés. Peut-être se croit-il immortel pour ce faire. Dans le même
interview où il se répand pour bien nous expliquer qu’il est lui-même un grand
homme de lettres, il écrit ceci : « Si je t’oublie [son
dernier roman] est d’abord une œuvre d’art, de par sa forme, c’est-à-dire
son style et sa construction très élaborés ». Il donne même une définition définitive de
la littérature : « La vraie littérature s’écrit face à la
mort » l Il y en a qui ne chient pas la honte ! La morale de
cette microscopique histoire sans importance, c’est que l’amitié c’est comme
l’amour au fond, c’est fait pour être trahi ! Ce n’est pas évidemment
qu’on ne puisse pas critiquer Debord, y compris dans sa vie quotidienne, bien
au contraire, son parcours recèle de très nombreuses ambiguïtés, mais la
critique ne doit pas forcément conduire à de telles mesquineries où on dénigre
le physique d’un ennemi imaginaire qui ne peut pas nous répondre puisqu’il est
mort.
Ces notes ne sont
pas vraiment indispensables à la compréhension de la pensée Debord, ni même à
son parcours. Elles sont dans leur maniaquerie éditoriale uniquement destinées
à ceux qui ont fait dans l’étude de la pensée de Debord une manière d’érudition
et qui en outre sont des grands lecteurs pour savoir de quoi il parle. Mais on
est content de loin en loin de le retrouver avec son sens de l’humour si
particulier, et sa façon de poser ses lectures comme des évidences dans la
compréhension des textes. On retiendra de ce dossier que l’auteur de La
société du spectacle recherchait dans la poésie, la célébration de
l’amitié, du vin, des filles et la mélancolie du temps qui passe.
Gabriel Ferreira Zacarias, Expérience et représentation du sujet :
une généalogie de l’art et de la pensée de Guy Debord, Littératures.
Université de Perpignan, 2014.
Fayard, 2011.