samedi 23 janvier 2021

L’Europe et l’euro dans les présidentielles à venir et le débat sur la souveraineté de la France

  

Les élections de 2022 s’annoncent extrêmement compliquées. Par les temps qui courent, une abstention massive est annoncée. Certes d’ici au mois de mai 2022, il peut se passer bien des choses. Les dernières élections américaines ont vu une mobilisation massive des électeurs. Mais en France on est plutôt désabusés. Bien évidemment deux éléments peuvent jouer pour une réélection de Macron, même s’il est détesté ou plutôt haï par une très large majorité des Français. D’abord le trop grand nombre de candidats et qui peut faire apparaître Macron comme l’élément le plus stable, et ensuite l’absence d’originalité dans les programmes présentés. Les uns prônant une union de la gauche dépassée et débordée, les autres un retour à l’orthodoxie monétaire et budgétaire, avec une absence de solutions sérieuses pour les problèmes de la dette, du chômage et de l’environnement, problèmes qui vont s’aggraver dans les mois à venir. Tant qu’il y a la pandémie, et les problèmes liés à la crise sanitaire, Macron est paradoxalement protégé parce que personne n’a de solution directe et immédiatement compréhensive pour faire mieux que lui. 

Les politiciens, le nez dans le guidon des prochaines échéances, oublient rapidement ce qui était évident il y a seulement quelques mois. Ils semblent même avoir oublié que le Royaume Uni est finalement sorti de l’Union européenne. Plusieurs candidats se présentent sous l’étiquette du « souverainisme », même si leur candidature n’est pas encore définitive. A gauche il y d’abord Mélenchon. Il est parti le plus tôt en suposant qu’en occupant l’espace il forcerait les autres candidats de gauche à s’aligner sur lui. On voit que ce n’est pas le cas, Hidalgo, le Parti communiste avec Fabien Roussel ou encore Montebourg se disent qu’ils peuvent y aller pour peu qu’ils trouvent une manière de se distinguer. Pour Hidalgo on ne voit pas très bien comment elle pourra sortir de son image de gauche bobo. Fabien Roussel qui jouera la survie politique du PCF risque d’avoir un programme similaire à celui de Mélenchon. La position de ce dernier était déjà embrouillée en 2017, une sorte de valse-hésitation entre je négocie ou je sors, on verra. En vérité on a vu avec le Brexit comme avec Tsípras qu’il ne faut jamais négocier avec la canaille de Bruxelles : il faut sortir de l’Union européenne et ensuite discuter. Mais le pire n’est pas là, il se trouve dans le fait de savoir si on garde la monnaie unique ou non. 

Petit rappel 

Dans une étude qui avait fait grand bruit il y a deux ans et dont les résultats n’ont pas été démentis, deux économistes membres du très orthodoxe CEP avaient démontré qu’entre 1999 et 2017, l’euro n’avait pas profité à tout le monde, mais essentiellement à l’Allemagne et aux Pays-Bas pour lesquels elle semblait faite. Tandis que l’Allemagne s’enrichissait, la France et les pays du sud de l’Europe s’appauvrissaient[1]. Autrement dit la monnaie unique permettait un transfert de valeur sans compensation entre les pays du sud de l’Europe et ceux du nord. Contrairement à ce que les européistes avaient prédit, il n’y a pas eu de convergence à l’intérieur de la zone euro, mais bien divergence. Ce résultat était assez prévisible d’ailleurs car les lois du marché appliquées sans défense pour les plus faibles sont meurtrières[2]. On a beau invoquées les sacro-saintes réformes de structure, celles-ci ne suffisent jamais à satisfaire un rattrapage de compétitivité une fois les parts de marchés acquises par les plus forts.

  

Dans un article récent, j’avais parlé du pillage de la France par l’Allemagne grâce à l’euro[3]. La raison essentielle est que la France ne peut pas dévaluer sa monnaie parce qu’elle n’en a pas la maitrise, mais qu’au contraire c’est l’Allemagne qui l’a fait en 2000 pour gagner des parts de marché sur ses concurrents européens. Le piège de l’euro s’est refermé sur notre économie et a accéléré la désindustrialisation de la France et partant la perte d’emplois. Comme je l’ai dit, grâce à l’euro, nous exportons nos emplois en Allemagne, 20 000 par an tout de même. En quelque sorte il s’agit d’un équivalent du STO de sinistre mémoire. Il suffirait d’ailleurs de sortir de l’euro pour revenir à l’équilibre de la balance commerciale et recréer ainsi entre 1,5 millions et 2 millions d’emplois Cette question est bien connue des économistes comme Joseph Stiglitz, prix Nobel 2001[4], ou Jacques Sapir[5]. Les problèmes posés par la monnaie unique existent encore, et ils ne disparaitront pas comme cela. Au fur et à mesure que le temps passe, l’Allemagne engrange des excédents, et la France accumule des déficits commerciaux. Comme nous l’apprenaient les vieux classiques, il y a une seule manière de rétablir l’équilibre commercial : la dévaluation. Cette dévaluation peut se faire vers l’extérieur en modifiant le cours de la monnaie, soit de manière interne à abaissant radicalement les salaires et le coût du travail avec tout ce que cela implique de misère, de délabrement de la couverture sociale et de chômage structurel. 

Evolution du solde commercial de la France et de l’Allemagne 

Sortie de l’euro et de l’Europe 

Il est essentiel de rappeler ce débat parce qu’aucun des candidats potentiels de gauche ou de droite ne l’évoque plus. Or évoquer la souveraineté d’une manière abstraite sans préciser comment on la recouvrera, c’est se payer de mots. Le tournant européiste du Rassemblement national est bien résumé par Jordan Bardella sur RTL. « Nous étions pour un referendum sur la sortie de l’Union européenne. Maintenant le contexte européen a significativement évolué. Et vous savez je crois qu’on ne fait pas de la politique dans son bureau, ni dans le rétroviseur. Il faut prendre en compte aussi ce que nous ont dit les Français dans le cadre de la dernière élection présidentielle et notamment sur la question monétaire. » L’eurodéputé qui fait semblant d’écouter ses électeurs, déclarait en effet sur France 5 le 18 décembre « La question de l’euro en tout cas ne m’apparait pas principale aujourd’hui. Je pense qu’il faut conserver l’euro en l’état et améliorer ce qui ne fonctionne pas ». J’emprunte cette citation au Blog de Mélenchon, qu’au moins il me serve à quelque chose[6]. On remarque qu’il renvoie à plus tard l’examen de ce qui ne fonctionne pas, or c’ets fondamentalement que l’euro ne fonctionne pas, ou plutôt qu’il fonctionne au profit de l’Allemagne et au détriment de la France. la rigidité des taux de change imposée à des nations qui ont des systèmes de production divergents est tout simplement rédhibitoire et monstrueuse. On en peut d’autant pas faire l’impasse sur ce carcan qu’on a la prétention d’être souverainiste.

Le Rassemblement national qui sous l’impulsion de Florian Philippot avait construit une critique radicale de l’Union européenne et de l’euro, avait justifié ainsi dans cette sortie sa logique anti-immigrationniste. Il marchait sur deux jambes. Mais aujourd’hui voilà cette boutique qui s’est amputée volontairement de cette possibilité de sortie. Pourquoi cela ? Tout simplement parce que Marine Le Pen et son entourage sont des opportunistes qui pensent que relancer le chantier de la sortie de l’Union européenne serait contre-productif sur le plan électoral. Mais c’est exactement le contraire. Être contre l’immigration de masse tout en restant dans l’Union européenne n’a pas de sens. En effet cela reviendrait à vouloir une adhésion à l’Union européenne à la carte et donc à se battre pendant des mois et des années contre les traités. C’est évidemment la faille du Rassemblement national et ce qui probablement l’empêchera de gagner les élections. C’est d’ailleurs sur ces tergiversations monétaires que Salvini a également perdu de son prestige en Italie. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, mais les politiciens mettent du temps à le comprendre parce qu’ils ont peur.   

 

Sur le plan économique c’est la même chose. On va discuter, comme si les électeurs étaient idiots au point de ne pas comprendre la nécessité de la sortie. C’est le fameux plan A et B de Mélenchon, et c’est un peu de cette manière que Montebourg semble vouloir aborder la question. Il faut être clair, soit la monnaie unique est mauvaise pour la France, pour son économie et pour sa souveraineté, soit elle est bonne. Mais il me semble, et je ne suis pas le seul à le dire, que la monnaie unique est mauvaise fondamentalement et donc si elle est mauvaise alors on doit s’en débarrasser, ne pas le dire relève soit de l’ignorance, soit de l’escroquerie intellectuelle. Pendant des années à cause de la crise des subprimes et puis à cause de la crise de la Grèce en 2015, on a férocement critiqué l’euro. Et donc tout soudain, cette critique n’aurait plus de sens ? Mais soit elle était juste en 2011 et 2015, soit elle était fausse. Et si elle était juste alors il n’y a pas de raison de vouloir conserver cette monnaie. Faire l’impasse sur cette nécessité, c’est avouer qu’on s’est trompé sans le dire, ou avouer qu’on n’a pas le courage d’affronter les conséquences et les difficultés de la sortie. La France Insoumise a changé radicalement sur ce point, comme l’a démontré l’insipide campagne électorale de Manon Aubry qui se réclamait plus volontiers du néolibéral Jacques Delors que du plan B dont on n’entend plus parler. La déroute de la France Insoumise à ces élections européennes prouve que cet opportunisme électoral ne produit rien de bon, même à cours terme. L’idée était de laisser croire, comme pour le RN d’ailleurs, que la position de Mélenchon en 2017 sur la possibilité d’une sortie avait été fatal à ce qu’il se retrouvasse au second tour de l’élection présidentielle. Peut-être pense-t-il même que s’il met la pédale douce sur cette question il apparaîtra comme plus sérieux. 

La propagande européiste 

Malgré les errements idéologiques des souverainistes déclarés, les européistes ont peur qu’on rouvre le débat sur la dette, la monnaie unique et l’appartenance à l’Union européenne. Ils ont beau faire les malins, la sortie du Royaume-Uni leur a miné le moral[7]. Devant ce danger le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, l’obscur Clément Beaune, a avancé qu’il faut « renforcer les mécanismes qui conduisent nos chaînes publiques à parler davantage d’Europe (…) Cherchons tous les moyens possibles de contrainte ou de pression pour arriver à cela ». L’idée serait de rémunérer plus les directeurs des chaînes de la télévision publique, de les récompenser, s’ils parlent en bien de l’Union européenne[8]. Cette volonté bureraucratique appelle deux remarques. Tout d’abord si on a besoin de vanter les mérites de l’Europe et de ses bienfaits, c’est qu’au fond ceux-ci ne sont pas vraiment apparents aux yeux de tous. Un sondage assez récent montrait que seulement 29% des Français – soit le socle macronien – pensaient que l’Union européenne était une source d’espoir et 62% considéraient à l’inverse de Macron que le Brexit avait affaibli durablement l’Union européenne[9]. L’image de l’Europe est encore plus dégradée auprès des jeunes Français. Il va de soi que si on considère les jeunes comme représentatifs des tendances politiques à venir ce n’est guère encourageant pour l’Europe dont ils ne semblent guère partager le modèle libéral. Les européistes ne croient pas tellement en eux d’ailleurs, car sinon ils n’auraient pas besoin de faire de la propagande pour leur modèle, les résultats économiques, sociaux et politiques seraient tellement évidents qu’on n’aurait pas besoin de les discuter. Mais ce n’est pas le cas, c’est même l’inverse. Alors ils inventent quelque chose qui ne tient pas debout, l’histoire de la pédagogie, que si on expliquait mieux les choses aux analphabètes que nous sommes, que si on présentait mieux les belles réalisations de l’Union européenne, alors tout serait bien différent. Autrement dit ce n’est pas parce que les résultats sont mauvais que les gens se méfient de l’Union européenne, mais c’est parce qu’ils ne comprennent pas le sens de la réforme. En vérité c’est parce qu’ils comprennent trop bien. Mais la propagande a pour but de semer le doute, de laisser croire en le répétant ad nauseum que de sortir de l’euro et de l’Union européenne serait pire que le mal. Et que les difficultés actuelles ne tiennent pas  au fonctionnement même de l’Union européenne et de l’euro, mais à des causes externes comme la crise des subprimes, la mauvaise volonté des Français et des Italiens à mettre en œuvre des réformes efficaces ou encore au COVID-19. 

 

Comme on le comprend le contexte actuel est très propice pour poser la question de l’appartenance à la zone euro et à l’Union européenne. L’idée de nation connaît un renouveau bienvenu, soit pour contester les extravagances des revendications des islamistes, soit pour protéger l’économie et un certain modèle social bien mis à mal. Mélenchon est définitivement hors-jeu pour s’être compromis avec les islamistes et s’être séparé de l’aile souverainiste de la FI[10], car la nation ne peut-être défendue en dehors de la défense stricte de la laïcité dont naguère il se faisait le chantre. Dans un ouvrage qui vient de paraître Pascal Ory rappelle fort justement que la nation est une invention de la gauche et une invention française, fille de la Révolution de 1789[11], elle est indissociable de la défense de la laïcité, une autre invention de gauche aux fondements du projet républicain, il y a la souveraineté et la laïcité[12]. Il est donc possible pour se démarquer des politiciens de tout bord qui n’ont pas plus de conscience que ce qu’ils croient être leur propre intérêt lors des prochaines échéances électorales, d’attaquer bille en tête sur la question de l’Europe. Et ce d’autant qu’en 2022 va se poser presque certainement la question de la dette dite du COVID et de son financement. A quoi bon voter pour tel ou tel candidat si c’est pour s’enfermer pour un temps indéfini dans des traités et des règles européens mortifères ou même dans leur contestation. La souveraineté est un thème qui parle aux Français, mais encore faut-il dire ce qu’on fera pour la restaurer. Macron aussi parle de souveraineté, laissant mensongèrement entendre que celle-ci pourrait exister en restant dans l’Union européenne et en usant de la monnaie unique. Mais si on ne veut pas se situer sur le même terrain que lui, une rupture s’impose en appuyant sur des propositions concrètes. Evidemment si on veut sortir de l’Union européenne et de l’euro, il faut s’en donner les moyens, ce qui veut dire : 1. Expliquer clairement pourquoi on veut en sortir, et 2. Dire quel sera précisément le nouveau cadre institutionnel dans lequel s’exercera la souveraineté. Sous ses conditions, on ne peut pas craindre l’issue d’un référendum sur la question.

On peut également aller un peu plus loin et déborder les raisons économiques et expliquer que la sortie de l’Union européenne est une défense contre la destruction programmée de la culture française. L’histoire, la poésie, la littérature ou encore le cinéma sont des choses qui malheureusement se dissolvent facilement dans une communauté sans formes qui renie son passé et donc sa spécificité. La diversité européiste n’étant tolérée aujourd’hui que sous sa forma racialisée et visible à l’œil nu. 

Tactique électorale  

Mélenchon avait dans un premier temps appelé Montebourg à la soutenir. Mais maintenant, comme ce dernier n’a pas accédé à cette requête un peu folle, Mélenchon le critique vivement. Le prétexte de cette critique réside dans l’ouverture de Montebourg vers la droite[13]. Ce dernier soutient que sa candidature visant à restaurer la souveraineté de la France déborde naturellement les clivages entre gauche et droite. C’est évidemment exact puisque si on veut sortir de l’Union européenne et de l’euro, on aura besoin de convaincre un grand nombre de Français. Mais par contre ça a beaucoup moins de sens si on veut rester dans l’Union européenne et qu’on prétend utiliser la monnaie unique. Pour exister on voit que les deux hommes vont utiliser deux tactiques électorales différentes. Mélenchon va tenter de réveiller l’union de la gauche qui pourtant mélangerait forcément des néolibéraux du PS ou d’EELV avec une partie de l’électorat de gauche qui voudrait sortir du cadre européen. Montebourg au contraire sera obligé de développer une approche plus centrée sur l’hostilité des Français envers l’Union européenne. S’il veut exister au-delà de Mélenchon il va donc lui falloir clarifier rapidement sa position et sortir des généralités sur la souveraineté. Si Montebourg répète le programme mélenchonien avec juste un zeste de plus en matière de nucléaire et d’industrie, cela ne renouvellera pas le paysage politique, et ce n’est pas la peine qu’il continue. Mais enfin, nous ne sommes qu’au début de la campagne pour les présidentielles. Nous verrons bien ce qui se passera.



[1] Alessandro Gasparotti and Matthias Kullas, CEP Study 20 Years of the Euro: Winners and Losers, February 2019

[2] Jens Nordvig, The fall of the euro, McGraw Hill, 2013.

[3] https://ingirumimusnocte2.blogspot.com/2020/12/retour-sur-la-question-des-frontieres.html

[4] L'euro : comment la monnaie unique menace l'avenir de l'Europe LLL, 2017.

[5] Faut-il sortir de l’euro ?, Le seuil 2012.

[7] Macron, tel un idiot de village avait avancé que « l’Europe avance et peut regarder vers l’avenir, unie, souveraine et forte », comme si le Brexit était le résultat de son action, alors qu’il a tout fait pour en retarder l’échéance. https://www.ouest-france.fr/europe/grande-bretagne/brexit/brexit-pour-emmanuel-macron-l-unite-et-la-fermete-europeennes-ont-paye-7100020

[9] https://www.francetvinfo.fr/elections/sondages/sondage-l-europe-ne-fait-plus-rever-les-francais-seuls-29-y-voient-une-source-d-espoir_3265559.html

[10] https://ingirumimusnocte2.blogspot.com/2020/10/hadrien-mathoux-melenchon-la-chute.html et https://ingirumimusnocte2.blogspot.com/2020/11/melenchon-presente-sa-candidature-son.html

[11] Qu’est-ce qu’une nation ? Une histoire mondiale, Gallimard, 2021.

[12] Jacques Sapir, Souverianeté, démocratie, laïcité, Michalon, 2016.

[13] https://www.leparisien.fr/politique/le-flirt-entre-jean-luc-melenchon-et-arnaud-montebourg-c-est-deja-fini-21-01-2021-8420402.php

1 commentaire:

  1. Tous les socialistes sont néolibéraux qu'ils le veuillent ou non. Quand on est favorable à l'UE actuelle on ne peut que l'être. Tout le reste n'est que littérature ou lubies.

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