jeudi 30 juillet 2026

Disparition de Raoul Vaneigem

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C’était la dernière figure vraiment marquante de l’Internationale situationniste qui vient de disparaitre. Après Mai 68, son livre, Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, qui avait été édité discrètement se vendit comme des petits pains. À tel point que beaucoup croyaient que l’IS était une organisation dirigée – si on peut dire – par Guy Debord et Raoul Vaneigem de façon conjointe. L’autre ouvrage majeur de l’IS, La société du spectacle de Guy Debord, moins flamboyant et plus ardu se vendait beaucoup moins bien. Vaneigem venait d’un milieu prolétarien, son père était un cheminot, tandis que Guy Debord venait au contraire d’un milieu grand-bourgeois, une partie de sa jeunesse se passa à Cannes. Enseignant de profession, il avait suivi un cursus scolaire assez ordinaire, avec des élans vers les marges de la littérature, Lautréamont, Rimbaud, les surréalistes, toutes ces choses qu’on lisaient à la fin des années soixante. Après sa démission de l’IS, avant que celle-ci ne se dissolve, il n’y restait plus que Debord et Sanguinetti[1]. Assez péniblement après cette rupture, Vaneigem se donna comme but d’écrire beaucoup, beaucoup trop certainement. Sa prose virait aux diatribes anarchistes ordinaires d’antan, sans plus rien apporter de nouveau. Il se fit le chantre des utopies, de l’amour libre – tarte à la crème de l’époque – mais aussi d’une sorte de révolution pacifique, sombrant avant la lettre dans le wokisme de circonstance[2]. Il fut également un militant de la cause athéiste, un critique de la religion catholique, souvent avec des extravagances qui ne tenaient pas assez compte à mon sens justement de l’effacement programmée de celle-ci dans la vie sociale[3] 

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Au cœur de sa vocation de « théoricien de la révolution », il y avait sa rencontre avec Debord en 1961, via Henri Lefebvre que tous les deux connaissaient. Au débit ce fut une sorte de lune de miel, Debord croyait avoir trouvé un alter ego, quelqu’un à sa hauteur. Mais les relations entre les deux hommes se refroidirent assez vite, aussi bien parce qu’ils se faisaient de l’ombre que parce que Debord se rendait compte des limites intellectuelles de Vaneigem. Vaneigem regrettait les exclusions, une certaine forme de violence verbale – plus que réelle – prônant un individualisme responsable qui devrait finalement emporter le capitalisme[4]. Du temps de l’IS, il a contribué clairement à l’évolution de ce petit groupe vers la lutte de classe et l’abandon de la lutte sur le terrain du monde de l’art. bardé d’un marxisme de tendance hégélienne, il était plus encore que Debord, un ennemi du stalinisme, bien qu’il se soit senti proche des surréalistes belges qui eux aux contraires assumaient un marxisme orthodoxe. L’Internationale situationniste finalement ne compta pas beaucoup sur le plan pratique, son influence sur le mouvement de Mai 68 a été inexistante, par contre, une fois le soufflet retombé ce fut son analyse des événements qui devient dominante[5]. 

Situationistische Internationale. Raoul Vaneigem In Dialoog Met Gérard  Berréby. Niets Heeft Een Eind, Alles Een Begin. | Libertaire orde

Sa spécialité si je puis dire, ce fut l’idée de la révolution de la vie quotidienne. La filiation avec Henri Lefebvre en la matière est assez évidente. A l’inverse de Guy Debord qui peut toujours se lire aujourd’hui avec profit et qui savait s’exprimer avec une grande économie de moyens, il avait un style plus flamboyant, misant sur le slogan, sur la bande dessinée, avec des formules choc, du type «Vivre sans temps, mort, jouir sans entrave», « Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui », un peu niais, tant il croyait à l'avènement d'une société d'abondance ou « ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu'il y a de subversif dans l'amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre ». Cependant, si cela peut faire son effet sur l’instant, ça ne tient guère la distance, et se découvre manquant de finesse. De toute son abondante production littéraire on retiendra surtout son livre d’entretiens avec Gérard Berréby déjà cité ci-dessus, ouvrage qui éclaire assez précisément les illusions et les limites des petits groupes d’avant-garde qui ont proliféré à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix.


[1] La véritable scission dans l'internationale. Circulaire publique de l'Internationale Situationniste, Champ Libre, 1972. 

[2] Nous qui désirons sans fin, Le Cherche Midi, 1996.

[3] La Résistance au christianisme. Les hérésies des origines au XVIIIe siècle, Fayard, 1993 et et De l'inhumanité de la religion, Denoël, 2000.

[4] Gerard Berréby et Raoul Vaneigem, Rien n’est fini, tout commence, Allia, 2014.

[5] Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, Gallimard, 1968

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