samedi 26 septembre 2026

Les patates et le monde de l’art moderne

 « Grande patate chaude » (2025), de Raphaël-Bachir Osman, dans l’exposition « Des patates », au Château - Centre d’art contemporain et du patrimoine d’Aubenas, en juillet 2026.             « Grande patate chaude » (2025), de Raphaël-Bachir Osman 

Donnons des nouvelles du monde de l’art dégénéré aurait dit le bon Staline. En juillet 2026 on exposait des patates au Centre d’art contemporain et du patrimoine d’Aubenas. L’idée était de réunir au Château d’Aubenas tous les peintres ou plasticiens qui avaient approché dans leur œuvre la patate de près ou de loin[1]. L’organisatrice justifiait les choix de cette exposition singulière par le fait que l’Ardé èche entretenait des liens particuliers avec la patate : « L’Ardèche et la pomme de terre, c’est une longue histoire » Certains n’allaient pas jusqu’à se donner la tâche de représenter la patate, mais se contentaient d’en faire un petit tas et de l’étiqueter à même la terre où la patate pousse ! Cette artiste s’appelle Alice Allenet. Elle revendique la provocation, cherchant à découvrir ce qui pourrait encore aujourd’hui choquer le bourgeois. Évidemment comme ce tas de terre et ses patates sont exposés jusqu’à la fin du mois de septembre, on se dit que d’ici la fin de l’exposition ces tubercules auront sans doute germés, changeant la nature de l’œuvre exposée !

Cuite ou crue, en frite ou en chips, la patate tête d'affiche au Château  d'Aubenas cet été Performance artistique d’Alice Allenet au Château d’Aubenas 

N’allez pas croire qu’Alice Allenet ne fait que des petits tas de terre, elle fait aussi des gribouillis comme le montre « l’œuvre » ci-dessous destinée à annoncer son exposition. Très active elle avait fait une exposition en 2025 intitulée Mettre les pieds dans le plat et tacher la nappe. Tout un programme ! Ne comptez pas sur elle pour développer des formes sophistiquées et travaillées. Elle nous dit que son but est de dénoncer la civilisation industrielle et sûrement pas de faire plaisir à ceux qui contempleraient ses œuvres. Elle suppose qu’en méditant sur ses gribouillis ou sur un tas de terre d’où émergent quelques malheureuses patates, ça donnera à réfléchir et changera le monde ! C’est ambitieux ! Incidemment Alice Alenet nous dit qu’elle interroge par son travail les codes de l’esthétique bourgeoise et donc elle la remet en question. Évidemment vous n’allez pas mettre chez vous un tas de terre avec quelques patates promises à la décomposition, ce genre d’exposition a un caractère éphémère et pour cela doit être subventionnée. Il faut bien que les artistes qui performent et produisent des œuvres destinées à nous faire réfléchir gagne un peu d’argent pour survivre et continuer leur travail d’inutilité publique. On nous dit aussi qu’Alice Allenet s'intéresse aux paysages façonnés par l'industrie de la frite surgelée, voilà qui est intéressant et fécond. Alice Allenet est soutenu par le CLEA. Le CLEA est un dispositif artistique et culturel proposé par la Communauté Urbaine de Dunkerque, avec le soutien de la Direction Régionale des Affaires Culturelles et de l’Éducation Nationale. N’est-ce pas formidable ? 

Affiche et créa typo pour l'expo d'Alice Allenet @alice_alll au Doc!  @doc.expo @doc_wooork

Affiche et créa typo pour l’expo d’Alice Allenet 

L’art moderne n’a jamais fini de nous surprendre. Récemment a circulé sur la toile la performance d’une autre « artiste », Jessica Cooke. Celle-ci s’est présentée devant un public assez restreint tout de même, elle trainait un sauf – apparemment neuf – en courant en rond, puis en levant la jambe et terminant en sautant sur une sorte d’escabeau. L’étonnant n’est pas tellement que certains fassent ce genre de chose, mais plutôt qu’ils trouvent un public pour les contempler comme autrefois on allait au zoo pour regarder des bêtes curieuses. Au-delà du ridicule de la posture, il faut remarquer que ces gens-là ne comprennent l’art – du moins ce qu’ils en entendent – comme une sorte de pédagogisme. Il faut faire passer un message pour éduquer le peuple, sauf que le peuple ne va pas voir ce genre de grimaces. On trouve la même volonté d’éduquer au cinéma, par exemple chez Ken Loach, ce qui suppose que le peuple serait plus ignorant qu’eux, ce qui reste évidemment à démontrer. 

L’artiste Jessica Cooke en pleine action

Ajoutons que ce genre de fantaisie subventionnée ne peut exister que parce qu’il y a des bureaucrates, plus ou moins spécialisés dans l’art moderne, qui distribuent des subventions, ce qui leur donne une importance en fonction de la clientèle qu’ils se sont acquise. Il faut qu’ils justifient leurs budgets et leur goût pour l’innovation artistique. 

A Paris, les petits hommes verts de Fabrice Hyber égayent la fontaine du  Palais Royal jusque fin mai – franceinfoLes petits hommes verts de Fabrice Hyber 

Fabrice Hyber lui aussi fait des gribouilles, très économe de la couleur cependant. Mais il occupe tout de même l’espace. Ses œuvres ne se vendent pas très cher, mais comme il peint et barique au kilomètre, il finit par s’en sortir plutôt bien. Surtout que ses structures de plus grande dimension sont subventionnées, et là on facture le coût de la peinture, mais aussi celui de la main d’œuvre. Le plus terrible n’est pas ce qu’il inflige à son public blasé, mais le fait qu’en plus il pense. Et comment pense-t-il ? Pour se donner un genre, il enfonce les portes ouvertes d’un rapprochement entre l’art et la science. Se prendrait-il pour un nouveau Leonardo Da Vinci. Voici le genre de réflexion dont il est capable, c’est censé donner une caution philosophique à son œuvre.

« Pour moi, l’art et la science ont été liés d’emblée, notamment dans l’envie d’inventer des mondes. Observer la nature, c’est se poser de nombreuses questions. Peut-on la mettre en chiffres ? En calculer les phénomènes ? Et si oui, peut-on la dupliquer ? Voire, la redessiner ? »  

Fabrice Hyber : « La vie ne s'arrête pas, elle se déplace » -  ArtsHebdoMédiasSous la forêt, les vies, Domaine de Chaumont-sur-Loire, 2023 

On nous dit qu’il aurait étudié aux Beaux-Arts de Nantes vers la fin des années soixante-dix. C’est bien possible, mais il ne semble guère avoir appris les rudiments du dessin. Par contre il semble très obsédé par les petits bonhommes verts. On nous dit que les ours géants et verts de Fabrice Hyber nous alertent sur les dégâts portés à l’environnement par notre mode de vie industriel. Un esprit mal tourné vous dirait que ces ours géants sont des structures gonflables en plastique – c’est juste la même astuce que les immondices de Jeff Koons – et que le plastique ça met des millénaires à se recycler dans la nature. Mais le but est honorable et honoré de toute part comme la priorité des priorités. On a donc exposé à l’entrée du Grand Palais, cette structure de 10 mètres de haut qui rendrait laid n’importe quel bâtiment qu’elle voudrait mettre en valeur. L’esprit enfantin dans le mauvais sens du terme de ce genre de fantaisie saute aux yeux, comme si pour faire passer un message il fallait forcément prendre les visiteurs de l’expositions pour des imbéciles. On reconnait au passage notre ennemi principal, l’envahissement du pédagogisme dans le domaine de l’art. Ce n’est pas tellement qu’on soit hostile à un engagement politique, après tout les artistes, même mauvais on bien le droit de s’exprimer, mais ce qui est insupportable c’est cette façon de donner la leçon aux éventuels de ces expositions. En effet les bobos suffisamment curieux pour se rendre à ce genre de spectacle, cochent déjà les cases de la nécessité de la transition écologique. Fabrice Yber croit-il vraiment que les visiteurs de ses expositions sont plus bêtes que lui ? 

Ted Hyber au Grand Palais : c'est quoi ces ours géants ? - Sortiraparis.comTed Hyber qui annonce l’exposition au Grand palais en avril 2026 

Il y a une obstination des « artistes modernes » à poursuivre leur travail en deux sens différents, d’abord développer l’amour de la laideur, histoire de disqualifier les normes esthétiques élaborées patiemment au fil des siècles, disons au moins depuis la Grèce antique. Il est facile de soutenir cette tendance du marché par un discours plus ou moins radical, voyez les Dadas. Mais c’est aussi une manière de déplacer le problème, être artiste ne signifie pas qu’on ait atteint un certain degré de technicité ou de maitrise du jeu des couleurs comme celle du dessin. C’est au contraire mal vu. Ce qui est mis en valeur, c’est soi-disant l’idée, la philosophie sous-jacente qui est souvent très sommaire. Regardons l’œuvre ci-dessous. Peinte en 2022 par Laure Prouvost, elle fut ensuite exposée au Grand Palais. Cette jeune « artiste » française qui titre ses œuvres en anglais – nous sommes à l’heure de la mondialisation – et qui fabrique aussi des vidéos, est parfaitement intégrée dans le système de valorisation de la marchandise artistique. Elle a d’ailleurs reçu de nombreuses décorations. Ses œuvres ne sont pas d’un prix très élevé, mais elles sont facilement reproductibles sur papier, ce qui lui assure une rente de situation assez élevée. Elle aussi a compris que de faire dans le monumental, non seulement cela attirait les regards, mais cela permettait d’avoir de belles subventions publiques. C’est pourquoi au Grand palais, elle installa une œuvre monumentale qui fit s’extasier France Culture de plaisir. Mais ce qu’on peut voir de mieux de ce qu’elle a malheureusement fait, ce sont des pâles copies du système Chagall, sans grâce enfantine et sans couleur. Remarquez que plus un artiste est mauvais, et plus il donne dans le monumental, espérant sans doute qu’en s’attardant sur la taille de l’objet, le client oubliera la médiocrité de l’œuvre. 

Laure Prouvost, Pour arriver ici, nous dansons, 2022 

Sharer Nassar lui voit la vie en rose, il en a acheté des litres en acrylique et nous en met partout, parfois il ajoute un peu de vert aussi. C’est minimaliste, mais comme disent les jeunes, fuck la technique. Il n’est pas très cher, mais ses « œuvres » sont reproductibles et reproduites. La mécanisation des œuvres d’art permet d’en abaisser le prix. Ce qu’on perd en rareté, on le récupère en pariant sur la quantité. Saher Nassar possède un avantage sur ses collègues, il est Palestinien, et en achetant ses tableaux on fait une bonne action, on aide la cause palestinienne. Le tableau que nous reproduisons ci-dessous, a une portée pédagogique, il interpelle le chaland sur sa position vis-à-vis des Droits de l’Homme, sous-entendant par là mais sans le dire que ce sont les Palestiniens qui sont privés des droits humains. C’est un peintre qui plait par exemple aux lecteurs du Monde diplomatique. 

Saher Nassar, Droits de l'homme, 2024 

Tout cela n’est pas bien nouveau, ci-dessous, nous avons un petit monticule de terre ensemencé de gazon et qui fut créé en 1969 par Hans Haacke et exposé ensuite un peu partout pour enfin être achetée par la FRAC Grand Large des Hauts de France en 2000. Cette œuvre a été décrite comme une réflexion politisée sur le temps parce que durant le temps de l’exposition, on pouvait regarder le gazon pousser ! « What Is Not Visible Is Not Invisible », c’est le titre que porte cette œuvre de Hans Haacke[2]. Au premier abord je pensais qu’il s’agissait d’une blague, quelqu’un qui avait présenté ça pour se moquer des grimaces de l’art modern, puis, non, c’est estampillé œuvre d’art. Vous me direz que c’est un artiste allemand qui a commis ce petit tas. Mais est-ce bien une excuse. Une telle œuvre n’aura pas sa place dans votre salon mais peut-être dans votre jardin. Ce qui est tout de même le plus intéressant dans cette fantaisie c’est que sur n’importe quel objet, fini, ou pas fini, on peut coller un discours qui en définit la nécessité absolue. La encore le plus important n’est pas l’œuvre elle-même, mais le discours qu’elle est censée porter. Ça c’est tout de même moderne. Avant on n’osait pas, on donnait l’œuvre à voir et elle existait par elle-même avant qu’on lui greffe un discours dessus. Aujourd’hui le discours précède pratiquement l’œuvre qui au fond n’a plus besoins d’exister. Mais existe-t-elle ? 

Hans HAACKE - L'herbe pousse | Frac Grand Large – Hauts-de-France

Grass Grows réalisée par l'artiste allemand Hans Haacke en 1969 

Tout cela représente un système où s’imbriquent critiques d’art – la caution morale – marchands d’art et la puissance publique qui distribue de l’argent. Ces gens-là décident de ce qui est bon à montrer au public en fonction d’une idéologie selon laquelle il faut réformer l’esthétique naturelle des basses classes de la population qui continuent de penser que le beau existe, que ce n’est pas une simple norme sociale. Mais en vérité il s’agit d’exclusion, parce que les basses classes sont totalement imperméables à la rhétorique. Parmi les conséquences de cet état de fait, il y a que de très bons artistes qui peut-être existent, sont incapables de s’extraire de ce marécage. L’art moderne dans la première moitié du XXème siècle devait se battre pour se faire admettre en dehors de l’académisme, aujourd’hui c’est l’inverse, l’art moderne, devenu le nouvel académisme empêche, l’émergence des nouvelles voies pour les représentations picturales de notre époque. Dans ce malheureux système, on chercherait en vain quelque émotion. Mais le pire c’est sans doute qu’on s’habitue à regarder la laideur, non comme une exception ou quelque chose à combattre, mais comme quelque chose de naturel et de normal, comme si on faisait ainsi son devoir. 

Peut être une image de texte qui dit ’GNIARK DU PNE...ENCOREDUPNEU! PNEU. ...ENCORE DU PNEU! ça commence à nous gonfler ! Undispositif Undispositir.performatoire performatoire du plasticien Guillaume de elaFollyeJoux Follyde dans la Chapelle de Chaumont’ 

Si on devait unifier l’art moderne – celui d’aujourd’hui – je dirais qu’il est anti-humaniste, il n’aime pas la vie. Il se refuse à représenter l’humain, il se refuse à représenter la lumière. C’est chose morte et sans âme. Ce nihilisme froid se dissimule le plus souvent derrière une peinture des idées et des messages. Le beau ne l’intéresse pas, et d’ailleurs, il serait bien en peine d’aller à sa recherche. Enfin ce dont je parle ce sont les peintres et les « plasticiens » qui sont choisis d’abord par le système marchand qui a produit en amont la théorie de ces représentations. Il y a sans doute d’autres artistes, mais ceux-là sont dissimuler derrière le tapage des galeristes et des critiques d’art. 

« … visiter et soi-disant admirer les œuvres les plus différentes et les plus hostiles, implique une largeur d’esprit, une élasticité d’aise artistique, vraiment flatteuses. » J. K. Huysmans

PS. Je ne suis pas "spécialiste" de la critique des choses de l'art. Je conseillerais donc de regarder le site de Nicole Esterolle https://www.museumnicole.fr/le-blog-de-nicole/ qui a la dent dure, et qui est bien meilleure connaisseuse des turpitudes de l'art dit moderne. On peut lire aussi son livre, où elle a regroupé quelques une de ses chroniques, La Bouffonnerie de l’art contemporain, Jean-Cyrille Godefroy Editions, 2015.



[1] https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/07/23/cuite-ou-crue-en-frite-ou-en-chips-la-patate-tete-d-affiche-au-chateau-d-aubenas-cet-ete_6731067_3246.html?srsltid=AfmBOopxHnoLcyQqypxlnnwmplQphgzBiqqYOxKtjOmypKq36IKDPRuY

[2] Cet artiste, né en 1936, est assez connu et a accès à tous les grands circuits de promotion de l’art conceptuel. Les Américains aiment bien, ce qui n’est pas très étonnant.

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