Nous avons tous apprécié 1984 comme une sorte d’hymne à la liberté. On a souligné qu’il s’était courageusement engagé en Espagne du côté des Républicains et plus encore à gauche si je peux dire aux côtés du POUM, encore qu’on ne sache pas très bien ce qu’il y a fait, ayant été blessé assez rapidement et évacué sur l’arrière. On le voit ci-dessous, c’est le plus grand au fond de la photo, derrière la bannière du POUM. Il a tiré de cette expérience un récit poignant, Hommage à la Catalogne, publié en 1938. Le livre sera traduit d’abord par Gallimard en 1955, sous le titre de La Catalogne libre, puis repris par les éditions Champ Libre en 1982. Cet ouvrage qui défendait un socialisme démocratique, libertaire même, s’opposait au stalinisme. Le camp républicain était donc très divisé et beaucoup pensent que c’est une des raisons essentielles de la défaite face aux troupes de Franco appuyées par l’Allemagne nazi et l’Italie mussolinienne. De cette guerre Orwell en retirera une haine contre les staliniens. Cet épisode de la guerre d’Espagne me semble essentiel pour expliquer pourquoi Orwell est devenu une sorte d’agent de la CIA. Naïvement il devait penser que le socialisme qu’il aurait voulu voir à l’œuvre ne pouvait advenir qu’en se débarrassant de l’Internationale stalinienne à laquelle les partis communistes occidentaux étaient affiliés.
Il s’allia donc avec le diable, c’est-à-dire les Etats-Unis par l'intermédiaire de l'IRD qui dépendait du ministère des affaires étrangères britannique. À l’époque où il chercha cette alliance, aux Etats-Unis commençait une impitoyable chasse aux sorcières où tous ceux qui étaient à gauche et manifestaient des idées avancées sur les syndicats, l’égalité de droits pour les noirs, étaient qualifiés de rouges. Orwell ne pouvait absolument pas l’ignorer. On comprend bien que choisir entre Staline et les Etats-Unis qui à l’époque mettait en place un soft pouvoir qui allait acheter peu à peu toutes les consciences pour peu qu’elles manifestent une critique de l’URSS était un choix difficile. On a dit aussi qu’Orwell bénéficia d’une aide indirecte de l’IRD pour faciliter la publication de ses ouvrages. A cette époque il n’était pas très connu. Animal Farm fut ainsi propulsé sur le marché international comme un brûlot anti-communiste, même si par ailleurs Orwell continuait de se réclamer d’un socialisme démocratique. Le plus grave n’est pas cela. Mais le fait qu’il ait choisi de se comporter en délateur, comme ça se faisait à la même époque aux Etats-Unis devant l’HUAC. Ce n’est pas tant que cela ait vraiment nuit aux personnes dénoncées. L’IRD savait bien qui étaient les personnalités de gauche, mais plutôt ce manque de probité intellectuelle. Quand il correspondait avec ses contacts à l’IRD, il précisait qu’il ne voulait surtout pas qu’on sache qu’il faisait ce sale boulot. Finalement il ressemble à son modèle de 1984, dénonçant de ci de là sans trop d’efficacité et de conviction. Le plus drôle dans cette affaire ce n’est pas tant qu’Orwell ait été un délateur, mais plutôt que le monde décrit dans 1984 d’un contrôle total sur la population à l’aide d’un espionnage permanent des faits et gestes de la population, et de la menace de guerres imaginaires, c’est aujourd’hui que ça se passe sous l’égide de la Commission européenne qui, comme Big Brother, existe pour faire notre propre bonheur
Concrètement que s’est-il passé ?
George Orwell était en contact avec Celia Kirwan qui travaillait pour l’IRD et
il s’est proposé de l’éclairer sur les personnes suspectes d’accointance plus
ou moins profonde avec des communistes. il a livré en 1949 aux services de
renseignement britanniques et américains une liste de 38 noms de personnalités
célèbres « soupçonnées de sympathiser avec le communisme », parmi lesquelles
Charlie Chaplin. Orwell agissait depuis le milieu des années 1940 comme un
mouchard paranoïaque, notant dans un carnet tout type de journalistes,
activistes, écrivains et artistes communistes qu’il considérait comme suspects
d’avoir des « sympathies prosoviétiques » et méritant d’être boycottés pour ne
pas être trotskystes comme lui ; il a fini par noter plus de 135 activistes
communistes. En 1949, il a finalement livré 38 « soupçonnés d’être communistes
» aux services de renseignement occidentaux alors qu’il se trouvait à l’hôpital
; il a donné nom par nom à Celia Kirwan, une espionne britannique, afin qu’ils
soient poursuivis et qu’on détruise leur vie non seulement par des
emprisonnements comme aux États-Unis, mais aussi en les empêchant d’être
embauchés dans leur travail. Outre Charlie Chaplin que le FBI de J. Edgar Hoover
s’acharnait à faire croire qu’il était à la fois communiste et juif, la liste
comprenait des personnalités comme l’écrivain George Bernard Shaw, l’historien
E. H. Carr, le biographe Isaac Deutscher ou l’acteur Michael Redgrave. Pour celui-ci
c’est finalement assez drôle puisqu’il interpréta le général O’Connor dans le
film que Michael Anderson tira de son roman 1984.
Il est assez étrange de voir comment les fans d’Orwell qui sont de gauche, et même d’une gauche libertaire s’efforcent à nier d’une manière très embrouillée cette réalité pourtant maintenant bien documentée. Voir par exemple la tendance crypto situationniste qui a pondu un texte et un dossier en défense qui ne tient pas la route[1]. La maison d’édition Agone qui publie elle aussi pas mal de textes d’Orwell, sur son blog a repris le dossier monté par Ivrea-Encyclopédie des nuisances, reprenant l’idée que c’était une pratique stalinienne que d’accuser ce pauvre George Orwell[2]. Ci-après on verra le détail de la liste d’Orwell transmise à l’IRD. Il va de soi que cette liste a été connue aussi bien du MI6 que de la CIA. Il est probable que cette liste n’ait pas servi beaucoup, mais enfin l’intention y était.
Bibliographie
Frances Stonor Saunders, Qui mène
la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle [1999], Denoël,
2003, réédité chez Delga en 2026.
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