lundi 10 mai 2021

Napoléon et sa commémoration

  

Jacques Louis David, Napoléon Bonaparte franchissant les Alpes 

Napoléon est un personnage considérable, sans doute l’homme qui politiquement a le plus marqué l’histoire européenne et partant l’histoire du monde. Autrement dit si on veut comprendre notre époque, il faut tenir compte pour le meilleur et pour le pire de ce qu’il a incarné. Pour ma part, étant anti-moderne par définition, et hostile par nature aussi bien à l’impérialisme et à l’unification de l’Europe, je ne peux pas dire que j’adhère à ce qu’il a été et à ce qu’il a fait. Cependant quand je vois des médiocres s’exciter sur le fait qu’on commémore le bi-centenaire de son décès, et qui seraient prêts à aller déboulonner ses statues, je trouve que cela amène à sourire. Les petites phrases de Macron lâchées ici et là pour tenter de ménager la chèvre nationaliste et le chou indigéniste, sont à la hauteur de ce médiocre président.

Hegel ne s’était pas trompé sur la dimension historique de Napoléon. Il écrivait à son ami Niethammer :

« J’ai vu l'Empereur- cette âme du monde – sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c'est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s'étend sur le monde et le domine »[1] 

Hegel salue d’abord l’homme d’action, le fondateur de l’Etat moderne, celui qui va codifier les nouveaux rapports sociaux qui vont s’imposer en France puis dans toute l’Europe. Clausewitz, pourtant son ennemi, l’admirait pour sa science de la guerre. Napoléon est au cœur de toute la pensée théorique de Clausewitz. De la guerre, son grand ouvrage, est conçu comme un dialogue avec Napoléon[2]. Ce qui fascine les Allemands c’est qu’au fond Napoléon est un homme d’action qui pense d’abord. On notera que si tous les dictateurs d’envergure sont des réformateurs peu ont vu leur œuvre perdurer aussi longtemps que celle de Napoléon. 

 

Beaucoup d’aspects de la figure de Napoléon sont occultés derrière ses victoires et ses défaites. Par exemple c’est le premier homme politique et chef de guerre qui met sa personne en scène. Cette publicité qui se traduisit par un nombre considérable de tableaux, est un phénomène moderne qui amplifie évidemment l’importance de son œuvre. La collection de peintures nous permet de retracer la vie et l’œuvre, voire la pensée de Napoléon depuis le Pont d’Arcole, jusqu’à Waterloo en passant par la retraite de Russie. Ces peintures sont évidemment de la propagande, mais leur qualité élevée montre aussi une fascination non feinte des peintres pour leur modèle. Cette iconographie abondante est la matrice de la légende de Napoléon. Au fil des années, on ne compte plus les livres savants écrits sur ses aventures, et dans toutes les langues. Au cinéma, il a été représenté des centaines de fois. Dès le début de cet art les Frères Lumière mettent en scène une Entrevue de Napoléon et du Pape. C’est en 1897, et on a oublié le nom de ce Pape ! On annonce pour 2023 un film de Ridley Scott richement doté avec Joaquim Phoenix dans le rôle du jeune Napoléon Bonaparte. Aucun autre dictateur n’a été autant étudié, célébré ou dénigré que lui. De cette surabondance de représentations qui en dévoilent plus sur leurs auteurs certainement que sur Napoléon lui-même, il ressort une sorte de personnage pathétique, car s’il a connu beaucoup de victoires, il a aussi connu énormément d’échecs, ce qui rend sa figure assez énigmatique[3]. Parti de presque rien, il confisquera pour son profit la grande Révolution française de 1789, servant de marchepied à la prise de pouvoir définitive de la bourgeoisie, en France, mais aussi dans toute l’Europe. Cette prise de pouvoir d’une classe sociale et d’un homme, est recouverte du manteau de l’aventure guerrière où les pertes humaines ne comptaient pas, ou peu. Illustrant la nécessaire prise de risque de toute entreprise militaire. Du point de vue militaire, c’est la fin de la domination de la France sur l’ensemble des autres pays européens. En provoquant lui-même sa propre défaite, il a forcé ses ennemis à réviser leur jugement sur ce qu’ils étaient. Les tableaux reprennent cette vision d’une forme de panache ambiguë. Il est impossible de se faire une idée fixe et univoque de ce personnage. En ce sens il contient toute l’histoire, y compris ses déceptions, représentant la volonté politique au service d’une cause assez peu claire, il est très représentatif de l’esprit français. Si la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon doit servir à quelque chose, c’est à se rappeler quelle importance il a eu dans l’histoire du monde. Il ne s’agit pas de le haïr ou de l’admirer, mais plutôt de comprendre en quoi sa vision du monde a marqué son temps et résonne encore aujourd’hui. 

Napoléon Bonaparte au pont d’Arcole, 1796, Horace Vernet 

Bien entendu il y a quelque chose de dérisoire dans ce personnage. La scène ridicule du couronnement ne doit pas faire oublier que ce sacre fut approuvé par plus de trois millions et demi de Français contre seulement 2500. C’était la preuve irréfutable de sa popularité. Mais en devenant Napoléon 1er, il donnait une âme à une entreprise scabreuse. C’est sans doute lui qui a inventé la figure du grand homme qui par son génie change le cours de l’histoire en entraînant toute la nation derrière lui. Elle se retrouvera par exemple dans la maréchal Pétain, abusivement considéré comme le vainqueur de Verdun au détriment de Nivelle et de Castelnau[4], mais elle se retrouve chez beaucoup de Français qui croient encore qu’un grand homme – pour les uns Sarkozy, pour les autres Mélenchon – les tirera d’affaire. En ce sens Napoléon a bien été le créateur de nouvelles illusions qui participèrent au développement d’une forme théâtralisée de la politique, éloignant le peuple finalement des affaires qui le concernaient, derrière l’illusion d’une adhésion au projet d’un homme et puis d’une fausse démocratie qui aujourd’hui fait eau de toute part. on dénoncera aussi l’illusion d’unifier l’Europe sous la houlette de la France, la résilience de l’idée de nation que les Français ont inventée etr répandue, aura raison de cette velléité. C’est une erreur historique que certains personnages trimballent depuis au moins la construction de l’Empire romain, la diversité des peuples européens n’est pas réductible à l’unification européenne. Cette nostalgie de la grandeur de l’Empire romain qui ne reviendra pas, a toujours été une impasse, que cette unification ait des visées politiques, ou comme aujourd’hui purement financières. Il est étrange que ceux qui célèbrent aujourd’hui Napoléon parlent de ses fautes par exemple dans le rétablissement de l’esclavage en 1802[5], mais ne disent rien des campagnes militaires lancées pour unifier l’Europe et le désastre qu’elles ont été. Rien que la campagne de Russie coûta à la France 600 000 morts et 150 000 prisonniers[6].

Jacques Louis David, Le sacre, peinture de 6 mètres sur 10 

La dimension exceptionnelle de ce curieux personnage historique se retrouve dans la littérature. Chateaubriand écrira des centaines de pages enflammées à la gloire de Napoléon dans ses Mémoires d’outre-tombe[7]. « Après Napoléon, néant : on ne voit venir ni empire, ni religion, ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut plus rien produire, car on ne saurait donner la vie que par la morale. On n'arrive à la création des peuples que par les routes du ciel, les chemins de fer nous conduisent seulement avec plus de rapidité à l'abîme. » En même temps qu’il célèbre la grandeur de Napoléon, il s’exerce à cultiver la nostalgie d’une France qui n’existe plus. C’est un sport qui est assez constant chez nous, et qui revient à la mode à chaque crise que connait le pays. Il est courant de célébrer aujourd’hui la grandeur du général de Gaulle pour dénoncer la petitesse d’aujourd’hui, oubliant au passage que de Gaulle a été en son temps abondamment critiqué dans les années soixante, et qu’à cette époque on ne parlait guère de sa grandeur. Les critiques venaient d’ailleurs aussi bien des Pieds Noirs qui avaient été abandonnés à leur triste sort au moment de l’indépendance, que du monde du travail qui était très maltraité. Mais de Gaulle comme Napoléon avait pris le parti de s’autocélébrer à travers l’écriture de ses mémoires[8]. Le mémorial de Sainte-Hélène, rédigé par Las Cases, est à défaut de l’exactitude historique, un monument de littérature. Ils avaient au moins en commun ce point d’aimer la langue française et de savoir écrire. 

Napoléon et Joséphine de Beauharnais par Harold H. Piffard 

Tolstoï dans Guerre et paix écrira en 1865-1869 des pages somptueuses sur la campagne de Russie, sans pour autant que les intentions de Napoléon soient un peu mieux éclairées pour autant. Il n’existe pas à mon sens un autre personnage qui ait servi de modèles pour les grands ouvrages de la littérature mondiale. Comme on le voit le système de représentation moderne allait produire aussi bien dans la peinture que dans la littérature une légende, alimentant au passage des controverses sans fin.

Victor Hugo célèbrera lui aussi Napoléon 1er, avec beaucoup de précaution toutefois. Son père était général d’Empire, Ce siècle avait deux ans, et Napoléon est le point de départ de sa propre existence : quand il nait, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte. Mais L’expiation dans Les châtiments est un jugement sur l’échec, celui de la campagne de Russie, qui signa le déclin de sa puissance et ‘lannonce de sa fin, et celui de Waterloo qui mit fin aux aventures guerrières de Napoléon. Il ne se contenta pas cependant de poèmes. Dans Les misérables, le livre I de la seconde partie est intitulé Waterloo. Il consacre de longues pages, une soixantaine dans l’édition de La pléiade, à cette défaite qui est quelque part fondatrice de ce que sera ensuite l’histoire de Cosette. C’est dans tous les cas une prise de distance avec un personnage qu’il a admiré. Cette attitude ambiguë du plus célèbre des poètes français a marqué et marque encore ce que l’on pense finalement de Napoléon. C’est l’homme de l’échec, il jouait d’ailleurs plutôt bien au jeu d’échecs, et c’est ça qui le rend touchant quelque part. L’énormité de ses échecs est à l’image de l’énormité de ses ambitions. Ses défaites sur le terrain militaire ont comme contrepartie nécessaire ses échecs récurrents sur le plan amoureux. Voici ce que Napoléon Bonaparte écrit sur ce sujet en 1791 alors qu’il est encore jeune, il a 22 ans :

« Des Mazis. – Comment, monsieur, qu’est-ce que l’amour ? Eh ! quoi, n’êtes-vous donc pas composé comme les autres hommes ?

Bonaparte. – Je ne vous demande pas la définition de l’amour. Je fus jadis amoureux et il m’en est resté assez de souvenir pour que je n’aie pas besoin de ces définitions métaphysiques qui ne font jamais qu’embrouiller les choses : je vous dis plus que de nier son existence. Je le crois nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes, enfin je crois que l’amour fait plus de mal… et que ce serait un bienfait d’une divinité protectrice que de nous en défaire et d’en délivrer le monde. »[9]

Dans notre jeunesse nous apprenions par cœur justement les magnifiques vers de Victor Hugo sur la déconfiture de Napoléon, une manière sans doute de nous accoutumer à la défaite sans avenir. 

La retraite de Russie par Adolph Northen 

LA RETRAITE DE RUSSIE 

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l'aigle baissait la tête.

Sombres jours ! L’Empereur revenait lentement,

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

On ne distinguait plus les ailes ni le centre.

Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre

Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.

Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,

Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise

Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre :

C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d'ombres sous le ciel noir.

La solitude vaste, épouvantable à voir,

Partout apparaissait, muette vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse

Pour cette immense armée un immense linceul.

Et chacun se sentant mourir, on était seul. 

Victor Hugo, Les Châtiments, L'expiation 

Napoléon de retour de l’île d’Elbe, par Steuben von Karl 

WATERLOO, MORNE PLAINE 

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France.

Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance ;

Tu désertais, victoire, et le sort était las.

O Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas !

Car ces derniers soldats de la dernière guerre

Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,

Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,

Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !


Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.

Il avait l'offensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille,

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! - C'était Blücher. 

Victor Hugo, Les Châtiments, L'expiation 

A Sainte-Hélène, Napoléon jouait aux échecs



[1] G.W.F Hegel, Correspondance, 1785-1812, tome 1, Gallimard, 1990.

[2] De la guerre [1832], Editions de Minuit, 1955.

[3] San-Antonio, Napoléon Pommier, Fleuve Noir, 2000. Frédéric Dard n’aimait pas particulièrement l’empereur, mais il fit par plusieurs fois de la fascination qu’il exerçait sur lui, et son ultime ouvrage de la saga sanantoniaise porte justement sur ce sujet.  

[4] Marc Ferro, Pétain en vérité, Tallandier, 2013. Un imbécile doublé d’un ignorant comme Macron entretient encore ce mythe.

[5] Bien que ce rétablissement soit limité, il conduisit la France à vivre deux abolitions de l’esclavage, il semble que ce ne soient pas des raisons idéologiques qui ont poussé Napoléon à prendre cette décision mais le résultat de rapports de forces et de groupes de pression. https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/les-5-proces-de-napoleon-20210322

[6] Alain Pigeard, L'armée de Napoléon, 1800-1815. Organisation et vie quotidienne, Tallandier, 2003. 

[7] Ces pages ont été regroupées sous le titre de Vie de Napoléon, et publiées en 1999 au Livre de Poche.

[8] Charles de Gaulle, Mémoires, La Pléiade, Gallimard, 2000.

[9] Dialogue sur l’amour, in, Hector Fleischmann, Napoléon adultère, Albert Méricant éditeur, 1909.

jeudi 6 mai 2021

Le poids de la gauche aujourd’hui et dans le futur

 

En vue de l’élection présidentielle de 2012, les Français souhaitaient à 64% un président de gauche pour se débarrasser de l’hurluberlu toxique Sarkozy, à condition que ce ne soit pas DSK[1]. A l’élection de 2012 le candidat Hollande battit Sarkozy, mais beaucoup moins largement qu’on ne le pensait, autrement dit les électeurs se méfiaient de lui ; à juste titre puisqu’il sera un liquidateur de la gauche et de son principal parti. En 2017 les électeurs échaudés par la mauvaise expérience de Hollande et de son ministre de l’économie fou, Macron, ne permirent pas à Mélenchon d’accéder au second tour, il termina seulement quatrième derrière un gangster qui disait représenter la droite ordinaire pour serrer les couilles aux plus pauvres et démanteler les acquis sociaux – ce que fera Macron. Cela aurait dû alerter les politiciens dits de gauche, mais trop engoncés dans leur paresse intellectuelle, ils ont fait exactement l’inverse de ce qu’il fallait pour surmonter les difficultés et rendre crédible un projet de gauche. La gauche officielle ne sera pas présente au second tour des élections présidentielles en 2022, c’est même la seule chose dont nous sommes à peu près certains. Nous sommes dans une configuration diamétralement opposée à ce qui se passe aux Etats-Unis où on voit le peuple plébisciter Biden qui se retrouve avec une cote de popularité aux alentours de 60%, niveau que ni Trump ni Macron n’ont jamais atteints[2]. Malgré les critiques que Biden subissait, il a réussi a devenir très populaire. Il y a plusieurs années que j’annonçais un virage à gauche des Etats-Unis.  Obama a été un président médiocre et sans audace, Trump étant une élection contre le cours de l’histoire, mais Trump était déjà minoritaire en voix. Sa chance fut au-delà d’un système électoral plutôt pourri, d’avoir en face de lui Hillary Clinton qui représentait trop ce pourquoi le peuple américain ne voulait plus voter. C’est une leçon stratégique et tactique qui prouve que lorsque la gauche s’effondre, c’est d’abord parce qu’elle n’a plus de représentants crédibles. Autrement dit que les politiciens se sont éloignés de leurs électeurs. J’emploie ici volontiers le terme de gauche d’une manière vague, lui donnant la signification simple d’une lutte pour plus d’égalité sociale et d’une mise au pas des puissances de l’argent.

L'idée d'un bloc de gauche qui ne pèserait plus que 25 ou 30% est totalement absurde[3]. Les pauvres, les ouvriers et les petits employés n’ont pas disparus, bien au contraire, ils ont encore plus soif qu’auparavant de plus d’égalité, d’une meilleure répartition de la richesse. En vérité la bonne question est la suivante. Pourquoi les débris des partis de gauche sont-ils devenus des repoussoirs ? Dire que le bloc de gauche ne représenterait plus rien renvoie la responsabilité aux électeurs qui choisiraient mal. Or si les électeurs boudent les partis de gauche, c'est que ceux-ci ne les représentent plus en rien. Pour reprendre un vocabulaire qui n’est pas très joli, on peut dire que l’offre politique de gauche n’est pas adéquate au public qui est visé. Stratégiquement et tactiquement les partis de gauche sont hors-jeu. Je parle ici des partis qui ont pignon sur rue et des élus, le PS, le PCF, la France Insoumise et EELV. J’exclus de mon échantillons les partis gauchistes comme le NPA qui ne sont là que pour jouer les mouches du coche depuis une bonne cinquantaine d’années, servant finalement d’exutoire aux conservateurs. 

Sondage Ipsos-L’obs, février 2021 

Pourquoi la gauche est-elle aujourd’hui si basse ? On peut avancer quelques éléments de réponse. Le premier tient évidemment au lamentable mandat de François Hollande. Il est le seul à avoir fait l’unanimité contre lui, chez les riches, comme chez les pauvres, à droite, comme à gauche. Lors de son élection, il faut rappeler que son parti possédait tous les pouvoirs, la majorité à l’Assemblée nationale, au Sénat, le plus grand nombre de régions, de départements et de grandes villes sous sa direction. Comment un tel parti a-t-il pu brader en si peu de temps cet héritage ? On a vu un médiocre politicien préférer perdre du temps et de l’argent dans une absurde réforme des régions[4], plutôt que de tenter d’améliorer l’ordinaire des Français qui commençaient à en avoir marre de l’austérité à la mode de Bruxelles. Bien au contraire Hollande a lancé les chantiers de la réforme du droit du travail et des retraites, devanant le président le plus détesté de toute la cinquième République, triste record. Le second élément est que la gauche n’a pas de réponse sérieuse aux problèmes de l’Union européenne, de l’immigration ou même de faire reculer les inégalités en luttant contre le chômage et pour la hausse des bas salaires. Ce sont pourtant les trois segments qui préoccupent les Français. Mais la gauche, Mélenchon en tête s’est encore un peu plus éloigné du peuple en soutenant contre vents et marées non seulement une politique migratoire dont les Français ne veulent plus, n’ont jamais voulu, mais en facilitant la vie de l’explosition du séparatisme islamiste. 74% des Français considéraient au moment où Mélenchon reniait la laïcité pour rejoindre la lutte contre l’islamophobie menée par le CCIF, que la laïcité était en danger, et 61% que l’Islam n’était pas compatible avec la République[5]. Quand nous avons un taux de rejet aussi élevé dans toutes les couches de la société, c’est qu’il y a un problème et le nier est encore pire que le mal. Généralement les politiciens de gauche nous disent que ce sont les médias dominants qui construisent une opinion qui leur est hostile. Certes les médias sont contrôlés par des milliardaires et on a vu leur rôle dans la malencontreuse élection de Macron, mais c’est très insuffisant, et une telle attitude conduit à la paresse intellectuelle et à l’immobilisme. 

 

Mais qu’est-ce que la gauche ? Pendant longtemps, disons entre 1945 et 1983, celle-ci a été associée à trois idées simples. D’abord une réduction des inégales sociales, de revenus comme de statut, par exemple en visant l’extension du droit de vote, avec l’idée simple selon laquelle les plus pauvres étant plus nombreux, ils finiront par imposer par le biais de la démocratie parlementaire des lois qui iront dans le sens du socialisme, on trouve cette idée chez Friedrich Engels par exemple qui avance que les temps ont changé et donc qu’on peut arriver au socialisme sans pour autant faire une révolution. La seconde idée fondatrice de la gauche, au moins en France, c’est la défense de la République qui tend à donner des droits égaux à tous ses citoyens. Enfin, c’est la défense de la laïcité comme voie de l’émancipation intellectuelle et sociale. Mitterrand au moment de son élection en 1981 avançait qu’enfin la majorité parlementaire avait rejoint la majorité sociologique. Autrement dit que son élection sur son programme était approuvé par le peuple dans sa majorité. Je pense qu’il avait raison, ce fut la dernière fois qu’on vit en France un président élu sur un vote d’adhésion qui était aussi un vote de classe, et non sur le rejet de celui qui semblait le pire. Et donc si la gauche se défait dans les sondages et au fil des élections, c’est bien que les partis qui disent la représenter se sont éloignés de ceux qu’ils sont sensés représenter. 

 

C’est à partir de 1983 que la gauche – comprise comme les partis dits de gauche – a commencé à se renier dans son virage européiste. Les raisons pour lesquelles Mitterrand s’est renié à ce point me semblent encore aujourd’hui assez obscures. Mais enfin, ce n’est pas là notre sujet. Quoi qu’il en soit, c’est à partir de ce virage austéritaire que la gauche, en France et en Europe, a changé. Les partis qui la représentaient, les partis socialistes et communistes, au lieu de mettre l’accent sur la république, les inégalités et la laïcité ont commencé à nous parler d’une Europe sociale qu’on n’a jamais vu venir, mais aussi du combat pour la défense des immigrés et des droits de l’homme. Ce fut la création de SOS Racisme avec le slogan touche pas à mon pote ou encore de la marche des beurs. Autrement dit on déplaçait le marqueur de la gauche du terrain de l’économique et du social, vers la défense des droits des minorités. Il est vrai qu’à cette époque les immigrés et leurs descendants étaient moins nombreux et bien moins remuants qu’aujourd’hui. Mais on était loin de la mise en garde de Georges Marchais : « Il faut stopper l'immigration officielle et clandestine. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France, alors que notre pays compte près de deux millions de chômeurs, français et immigrés. » disait-il en mars 1980. Il réitérait le 6 juin 1981 dans une lettre au recteur de la mosquée de Paris qui fut publiée dans L’humanité. Pour lui, l’immigration entrainait la fragmentation de la classe laborieuse. Ce que souhaitait manifestement le patronat et Terra Nova. En quelque sorte il avait anticipé l’abandon d’une approche de classe par la gauche qui pour conserver le pouvoir tout en mettant en place une politique de droite, défavorable aux travailleurs, mettait en avant les droits des minorités. Cette tactique réussit à Mitterrand à très court terme. Mais sur le long terme elle allait se révéler erronée. 

Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon manifestent 

A partir de ce moment le Front national qui végétait ne va faire que monter, et cette montée va s’accélérer quand le vieux Jean-Marie Le Pen sera évincé du parti qu’il avait créé pour cause de dé-diabolisation. Autrement dit les classes populaires se sont détournées de la gauche de deux façon, d’abord en s’abstenant, l’abstention est devenue le premier parti, elle a atteint un record aux dernières municipales avec 55%. Mais déjà en 2017 l’abstention aux législatives était supérieure à 50%. Ensuite, les classes populaires sont de moins en moins enclines à jouer le jeu du barrage au FN – rebaptisé entre temps RN – et à soutenir des politiciens corrompus et à la solde du patronat. Ce qui signifie clairement que l‘électorat dit de gauche se s’est pas droitisé comme on l’entend dire souvent, mais s’est émancipé de la gauche représentée par des partis dans lesquels il ne se retrouve pas. J’avais été frappé en 2017 de voir que lorsque Mélenchon défendait la laïcité et s’attaquait à l’Union européenne, menaçant d’en sortir, automatiquement il remontait dans les sondages et Marine Le Pen descendait. La gauche ne correspondant plus aux aspirations du petit peuple en matière de laïcité, d’immigration et de sécurité, elle devient un repoussoir. En enfourchant la monture de la Cancel Culture et autres conneries Woke, la gauche ne peut que s’enfoncer. C’est donc bien la faute de Mélenchon et des gens comme lui si le Rassemblement National est si haut dans les intentions de vote. C’est bien lui qui a effectué son retournement de veste en faisant de la lutte contre l’islamophobie son nouveau cheval de bataille, après avoir viré de son parti la frange souverainiste et laïcarde[6]. Je ne voudrais pas donner à Mélenchon plus d’importance qu’il n’en a, mais il est symptômatique de l’incapacité du politicien de gauche à définir une stratégie claire et une tactique adaptée[7]. On l’a dit et répété le Rassemblement National est maintenant le premier parti ouvrier de France. Ce qui veut dire que si la gauche veut revenir un jour au pouvoir elle doit aller chercher les électeurs du Rassemblement National. Je ne suis évidemment pas le seul à le dire, mais je le dis depuis longtemps. Cela parait assez simple, mais ça ne l’est pas, parce que les politicards de la gauche désunie doivent se défaire d’abord de cette idée moisie selon laquelle ils sont là pour éduquer le peuple et non pas pour l’écouter et en être d’abord les porte-paroles. 

Tout cela explique pourquoi le mouvement des Gilets jaunes a surpris les politiciens de gauche, avec cette bêtise à front de taureau d’un Philippe Martinez, le malheureux leader de la CGT, celui-là même qui ne réagit pas quand les milices macroniennes attaquent son cortège le 1er mai. Il en était contre toute évidence à nier l’importance du mouvement des Gilets jaunes et à vouloir que ceux-ci soient des fachos, voire manipulés par des fachos. Le mouvement des Gilets jaunes a tout de suite trouvé un soutien énorme dans la population, et si ce soutien a été aussi élevé – jusqu’à plus de 70% – c’est bien parce que les Français avaient conscience que les partis n’étaient pas vraiment dans le coup et n’étaient plus capables de trouver une voie, de répondre aux problèmes de l’heure. Evidemment le mouvement des Gilets jaunes ne se situait pas dans une logique gauche-droite, bien que des études aient ensuite montrées qu’ils étaient initialement plus proches de la gauche que de la droite[8]. Ils avançaient sur les questions concrêtes des inégalités, et de la confiscation du pouvoir par une caste de politiciens carriéristes et sans imagination autre que de faire fortune dans cette filière, proposant une réforme complète de la démocratie, avec introduction du RIC. Autrement dit, ils avaient contourné la logique des partis et de la démocratie parlementaire parce qu’ils ne pouvaient se reconnaître dans ces mêmes partis qu’ils soient de gauche, de droite ou d’extrême-droite, et parce que manifestement la démocratie façon Macron était complètement en panne. De là s’ensuivit le procès en sorcellerie qui leur a été fait : on les qualifiait stupidement de fachos ou de gauchos, de casseurs, les sommant de se ranger dans une catégorie politique commode pour les étouffer, leur demandant de faire leurs preuves dans les élections à venir, ou alors de prendre parti contre l’islamophobie ou l’homophobie ou autre phobie à la mode de ce temps – et pourquoi pas pour l’écriture inclusive tant qu’on y est ! Ils avaient contre eux l’intégralité du système, le gouvernement et ses milices, la quasi-totalité des médias, des partis et des syndicats, et bien sûr des politologues, cette race à part qui prétend que les discussions de bistrot peuvent aussi être qualifiées de « scientifiques » par eux-mêmes. Si à la FI on a vu Ruffin les soutenir, le soutien de Mélenchon était plus circonspect, et Clémentine Autain, une des artisans de la dérive islamo-gauchiste de cette boutique, développer un argumentaire aussi douteux que répugnant pour tenter de faire croire que ce mouvement parti de la base était en fait une manipulation du Rassemblement National, comme si Marine Le Pen était assez intelligente pour imager tout ça, alors qu’elle a déjà bien du mal à gérer sa petite boutique ! 


Mesure du soutien populaire aux Gilets jaunes

Les partis de gauche crèvent de cette maladie du tout ou rien, du catalogage sommaire des opinions. Donc si tu ne défiles pas derrière le CCIF et les Frères Musulmans tu es islamophobe et de droite, voire raciste, donc tu n’es pas de gauche. A l’inverse si tu critiques l’action de la police sous Macron comme une violence intolérable, tu es un gauchiste. Plus les partis se sont effrités dans leur assisse populaire, et plus leur langage s’est radicalisé. Il est impossible de parler de la sécurité et des effets délétères de l’Islam dans la vie quotidienne des Français, ou de la question nationale, sans se faire traité de fasciste. De même on ne peut pas revendiquer pour la défense des services publics et contre les privatisations sans être traité de gauchiste. L’extravagance de ce vocabulaire pourtant ne masque pas le fait que les Français sont massivement contre l’immigration, contre l’Islam, et pour le resserrement des inégalités sociales, un redéploiement de la souveraineté de la France et pour la défense du service public, notamment en ce qui concerne la santé et l’éducation, mais aussi la SNCF et ADP. Ce que nous avançons ici montre que tous les partis sont en porte-à-faux par rapport à ce que les Français souhaitent. Comment voulez-vous que les Français les plus modestes comprennent les dérives sectaires d'un syndicat en voie d'extinction comme l'UNEF et le soutien que lui accordent la FI et le PCF ? Macron avec sa logique stupide, ni de droite, ni de gauche, réussit à prendre tout ce qu’il y a de plus pourri dans la droite, le libéralisme, la baisse des impôt pour les riches, l’Union européenne et l’euro, et tout ce qu’il y a de plus stupide dans la gauche, le cosmopolitisme, le communautarisme et le néoféminisme.

Mais ce que ces gens-là ne comprennent pas c’est que le temps est passé d’un embrigadement sans discussion derrière un programme plus ou moins bancal ou un leader. La politique au sens large du terme se fait dans la quête de l’autonomie de penser par soi-même. Avec le développement sans frein des nouveaux canaux d’information, les Français sont dans l’obligation de retrouver leur libre-arbitre plutôt que de faire allégeance à une sorte de pantin qui se prend pour un gourou. C’est une des raisons qui font que les partis sont vides d’effectifs. Plus personne ne croit qu’un politicien de métier en sait plus que la moyenne du commun des mortels. La crise du COVID a accéléré cette mise en perspective. Qui peut croire que Macron sait ce qu’il fait et où il va ? 

Ce rapide tableau explique non pas la disparition du peuple de gauche, mais l’incapacité des partis de gauche qui ont pignon sur rue à être considérés comme capables d’amener un changement véritable et positif. En 1933 le parti d’Hitler est arrivé au pouvoir, non pas parce qu’il était majoritaire dans l’opinion, il ne recueillit qu’un tiers des suffrages exprimés, mais parce que le petit peuple allemand ne voulait plus voter pour une gauche qui l’avait trahi. Autrement dit, c’est toujours parce que les partis de gauche déçoivent que l’extrême-droite a une chance de prendre le pouvoir. Plus encore, on peut dire que si Marine Le Pen est si haute dans les sondages, c’est la faute de Mélenchon parce que celui-ci au fil de son inconstance est devenu un repoussoir. La droite peut toujours se réjouir de la disparition de la gauche, vu les sondages d’opinion de Macron, elle doit s’en faire tout autant. En effet, aux Etats-Unis Biden qui est fortement soutenu par le peuple américain vient de mettre en place un programme économique et social très à gauche, le plus à gauche sans doute depuis la mort de Roosevelt. Peu importe les critiques qu’on peut lui trouver, ce programme est un virage radical et surtout il évolue complètement à l’inverse de ce que mijotent les Européens, Macron en tête. Ce qui veut dire qu’après 2022 quand la gauche se sera débarrassée enfin de ses vieux dinausores, notamment Mélenchon, elle aura des possibilités bien réelles de revenir au pouvoir. La ringardise de la gauche française d’aujourd’hui est telle que je n’ai lu aucune analyse sérieuse  de l’importance du virage qu’ont opéré les Américains. Plus encore, cette gauche-là, totalement dépassée sur tous les plans a bêtement manifesté un soutien distancié à l’abominable Trump, arguant que ce dernier serait peut-être moins impérialiste et guerrier que son successeur. Cette cécité de la gauche salonarde, coupée de la réalité populaire, remplaçant celle-ci par une tolérance hors de saison des excès de l’islam politique, la condamne. Dépassée tactiquement, ne comprenant pas où se trouvent ses électeurs potentiels, elle est globalement sans boussole sur le plan stratégique. Il y a bien entendu à gauche des gens qui mènent une réflexion sérieuse, nous en connaissons même pas mal, mais pour l’instant ils ont été marginalisés, notamment par l’action conservatrice de Mélenchon. Il est tout de même assez curieux qu’à gauche on ne trouve plus de penseur un peu novateur, comme si la gauche Terra Nova, cette droite avec un faux nez, avait tout vampirisé en colonisant Sciences Po. L’avenir nous appartient, et pour l’instant nous récusons ce clivage stupide entre gauche et droite, nous préférons parler de capitalisme et de socialisme. Y compris pour ce qui concerne l’écologie, quand on voit les EELV et leur approbation de l’Europe et de l’économie de marché, nous comprenons que d’être de gauche peut-être un qualificatif infâmant.

  

La gauche sans boussole, sans stratégie va encore s’enfoncer pendant un moment, elle s’apprête en effet à faire barrage à Marine Le Pen aux présidentielles. Voilà tout son programme, sans voir que ce programme n’intéresse plus personne. Libération qui n’a de gauche que l’idée de défendre un titre dévalorisé, lance le combat pour le sauvetage de Macron. Dans le journal du 22 avril 2021, ils reprennent l’étude de la Fondation Jean Jaures[9], sachant que Macron est haï par deux Français sur trois. L’idée de base est la suivante : Macron est un homme de droite, de la droite dure même, mais c’est un démocrate. La Fondation Jean Jaurès est, rappelons le, liée au Parti socialiste, mais plutôt à son aile droite, si cette boutique en déshérence a encore des ailes. Libération assigne tout de suite le rôle de la gauche, être les supplétifs de la droite dure qui matraque les manifestants, Gilets jaunes ou soignants et qui détruit peu à peu les services publics. Ils n’avancent évidemment aucune preuve que Marine Le Pen serait pire que Macron, sauf à répéter que ce serait dangereux pour la démocratie, faisant comme si Macron respectait la démocratie et ses opposants. Le problème c’est que « les gens de gauche » qui vont s’engager dans cette voie d’un soutien critique à Macron vont être balayés à plus ou moins longue échéance. Il y a déjà beaucoup d’électeurs de gauche qui ont amèrement regretté d’avoir cédé à l’illusion du barrage face aux hordes fascistes en 2017.  

 

Jacques Ranciere : « La gauche a été très marquée par la politique des sciences sociales, qui est toujours fondée sur l’idée que les acteurs sociaux ne savent pas ce qu’ils font. C’était au cœur du marxisme : l’idée que les travailleurs sont dupés par l’idéologie bourgeoise ou petite-bourgeoise qui les empêche de comprendre leurs intérêts ou les conduisent à des révoltes spontanées, non-scientifiques. Avec le déclin du marxisme, la sociologie universitaire a pris le relais. La gauche est toujours victime d’une conception sociologique de la politique : elle se demande toujours pourquoi les membres des classes laborieuses, qui sont la majorité sociologique, se laissent dominer par la minorité bourgeoise, pourquoi ils ne font pas la révolution ou, plus modestement, pourquoi ils ne votent pas tous à gauche. »[10] 

La décomposition des institutions classées à gauche est encore plus visible avec ce qui s’est passé le 1er mai 2021. Les différents groupes et organisations en sont à se faire une guerre terrible pour tenter de récupérer quelques miettes d’un public qui les fuit. Le cortège parisien s’est scindé en deux, les cégétistes voulant s’isoler des mouvances plus radicales, trotskistes, anarchistes. Contrairement à ce qui a été dit il n’était pas question de black blocs. La volonté de se séparer de ce qu’on pourrait appeler les éléments gauchistes était vu comme une manière de faciliter le travail de la police. Et donc après quelques heurts entre le SO de la CGT et ces éléments plus ou moins incontrôlés, les uns et les autres se sont mis à pleurnicher. La CGT de Martinez qui est de plus en plus contesté en interne, était de dire que la CGT avait été attaquée par des bandes fascistes ! quand au parti d’en face, il dénonçait son expulsion du cortège principal. En 2019 la CGT avait été attaquée par les miliciens de Macron, mais Martinez avait été incapable de riposter autrement qu’en venant pleurnicher sur la méchanceté de la police. D’un 1er mai l’autre elle fait la preuve de sa faiblesse structurelle, démontrant que sa bureaucratisation avancée frise la décomposition. C’est un champ de ruines et la reconstruction prendra certainement beaucoup de temps. Pour ce syndicat, il semble qu’il lui faille de toute urgence changer de secrétaire général qui fait tout de travers et dont le bilan à la tête de la centrale de Montreuil est très mauvais.

Cette image de la décomposition de la gauche a été renforcée un peu plus avec la déclaration de François Ruffin le 1er mai dernier disant qu’il ne voulait pas se prononcer sur la candidature à la présidentielle. C’est incontestablement une prise de distance d’avec Mélenchon et sa logique suicidaire[11]. On le savait déjà éloigné sur de nombreux points, notamment sur la question de l’immigration et de la laïcité, du leader de la FI, mais on pensait qu’il ne rendrait public ce désaccord qu’après 2022. Sur le fond les divergences sont normales, Ruffin a toujours été un peu à l’écoute des gens d’en bas et n’a jamais prétendu les éduquer. C’est seulement en allant dans ce sens que la gauche pourra un jour retrouver des couleurs. Ceux qui ne comprennent pas cela seront balayés et marginalisés à la manière des gauchistes.



[1] https://www.midilibre.fr/2011/08/25/sondage-les-francais-souhaitent-la-victoire-de-la-gauche-mais-sans-dominique-strauss-kahn,377183.php

[2] https://lanouvelletribune.info/2021/04/joe-biden-sa-cote-de-popularite-a-grimpe-5/

[3] https://www.marianne.net/politique/gauche/a-un-an-de-la-presidentielle-la-deroute-annoncee-de-la-gauche

[4] https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/09/24/nouvelles-regions-des-couts-supplementaires_6012857_823448.html

[5] https://www.europe1.fr/societe/selon-un-sondage-ifop-pour-le-journal-du-dimanche-78-des-francais-jugent-la-laicite-menacee-3927717

[6] https://ingirumimusnocte2.blogspot.com/2021/02/melenchon-senfonce-toujours-un-peu-plus.html

[7] La paresse intellectuelle de Mélenchon a été de croire qu’en se déclarant très tôt candidat à l’élection présidentielle, il obligerait les autres partis dits de gauche à s’aligner derrière lui. C’est manifestement raté, aussi bien parce que la gauche présentera d’autres candidatures, que parce qu’il plonge dans les sondages

[8] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/26/qui-sont-vraiment-les-gilets-jaunes-les-resultats-d-une-etude-sociologique_5414831_3232.html

[9] https://jean-jaures.org/nos-productions/2022-evaluation-du-risque-le-pen

[10] https://www.frustrationmagazine.fr/entretien-jacques-ranciere/

[11] https://www.bfmtv.com/politique/presidentielle-francois-ruffin-refuse-de-se-prononcer-sur-la-candidature-de-jean-luc-melenchon_AN-202105010253.html?fbclid=IwAR3XFxoNjnxQe_82qeLRR01G0E5JNYtK5tNKJhf2amYQg_2YgwuhQX0TRlQ

samedi 1 mai 2021

Gisèle Sapiro, Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ?, Le seuil, 2020

 

C’est un débat qui agite la sphère culturelle depuis des lustres, mais il est devenu épidermique depuis les affaires Matzneff et Polanski. Au départ il y a cette réflexion selon laquelle pour comprendre l’œuvre il faut connaître l’homme. C’est d’ailleurs ce qui explique le grand intérêt que le public porte aux biographies des cinéastes de renom ou des romanciers et philosophes considérés comme des phares de la pensée. Le cas Céline est emblématique, cet auteur, encore aujourd’hui très lu et vénéré, pose périodiquement des problèmes dans le monde de l’édition, on se demande s’il faut rééditer ses « pamphlets » nazis, ou si au contraire on doit les laisser moisir à la cave. On se demande aussi si on doit trouver quelque intérêt à la lecture même de ses romans, sachant que sa misérable vie a été une suite de compromissions. Le livre de Gisèle Sapiro n’apporte pas de réponse définitive, et sans doute elle ne le pourrait pas. Elle va donc commencer par faire une sorte d’état des lieux, montrant qu’il y a des différences, par exemple si Polanski a été un sale con dans sa vie privée, raison pour laquelle il a été reconnu coupable de viol, il n’y a rien de répréhensible dans ses films. Ce n’est pas le cas de Matzneff qui s’est fait l’apologue de la pédophilie, comme d’ailleurs Frédéric Mitterrand, ancien ministre de la culture de Nicolas Sarkozy[1]. Mais la différence entre les deux hommes est que le second l’a fait sous le couvert de la fiction romanesque, tandis que Matzneff a raconté sa vie à la manière d’un militant de la pédophilie. Les raisons de cette dissociation sont multiples. Par exemple, Sapiro insiste sur le fait que les abus des auteurs reposent souvent sur une forme d’autorité, ou de domination, d’un abus du statut d’écrivain par exemple. Dans le cas de Matzneff ce sera renforcé du fait de l’écart d’âge qu’il avait avec par exemple avec Vanessa Springora[2], écart d’âge qui lui donnait nécessairement l’autorité d’un père de substitution. Dans le cas de Matzneff l’ignoble comportement de celui-ci se redoublait du fait qu’il faisait commerce de ses turpitudes. 

La philosophie n’est pas mieux lotie que le roman, le cas Heidegger a divisé la communauté des philosophes. Pour les uns le fait qu’il ait été un fumier dans sa vie quotidienne – car non seulement il s’est fermement engagé dans le nazisme et ne l’a jamais renié, mais, circonstance aggravante, il avait une liaison avec Hannah Arendt, une juive de ses disciples – ne change en rien la qualité de ses écrits. Pour les autres ça change tout au contraire puisque sa volonté d’éradiquer les Juifs, assumée dans ses Carnets noirs[3], éclaire d’un jour nouveau sa démarche philosophique. Le cas Heidegger est intéressant à un double titre, d’abord parce que ce philosophe obscur est peu lu et inconnu du grand public, ensuite parce que c’est l’antisémitisme qui est en question, comme une horreur absolue. Mais ces écarts entre la réalité d’une vie misérable et l’aura d’une œuvre pose d’abord le problème du statut de la personne mis en cause. C’est un sujet que Sapiro n’aborde qu’un peu et que de biais. Des auteurs sulfureux et antisémites, il y en a eu des tonnes. Prenons l’exemple d’Albert Simonin, auteur de romans policiers célèbres, il avait été durant l’Occupation l’auteur, avec Henry Coston, de brochures antisémites[4]. Il fit plusieurs années prison pour cela. Mais, même si on le sait, personne ne s’en émeut. Si ça n’a pas d’importance, c’est parce que Simonin n’est pas considéré comme un maître à penser, mais comme un amuseur usant d’une langue argotique pittoresque, et donc personne ne songe à le bannir des bibliothèques. Les auteurs qui posent problème, ce sont ceux qui représenterait une élite, une lumière qui éclairerait, selon une sorte de théorie du ruissellement, le monde en l’influençant par cercles concentriques. On en vient donc à cette idée que le mouvement actuel de dénigrement systématique des « auteurs » et éventuellement leur bannissement est une forme de révolte contre les élites autoproclamées, Simonin n’ayant jamais eu la prétention d’être un maître à penser, sauf pendant l’Occupation, on l’a laissé finalement tranquille à propos d’un passé sulfureux que pourtant il n’a jamais renié, on allait même voir massivement les films tirés de ses livres au cinéma, films qui sont comme Touchez pas au grisbi devenus des sortes de classiques. 

 

Mettre de l’ordre dans ce débat n’est pas chose facile. Sapiro tente d’éviter de se poser la question de la qualité de l’œuvre lorsque l’auteur se révèle une pourriture. Mais elle n’y arrive pas vraiment. Son sentiment déborde lorsqu’elle parle de Matzneff et qu’elle en vient à dire qu’au fond il n’y a que lui qui croit que son œuvre est de qualité. Elle fait implicitement comme si le fait que Matzneff soit un pédophile notoire et qu’il le raconte entraîne nécessairement que sa littérature soit sans intérêt. Ce n’est pas ce genre de rapprochement qu’elle fera à propos de Céline. Très peu d’ailleurs se sont hasardés à dire qu’il y avait une adéquation entre le personnage ignoble et l’écrivain. Seul Jean-Pierre Martin l’a fait dans un petit ouvrage[5]. Même Duraffour et Taguieff qui ont été le plus loin dans la description de ce qu’à vraiment été Céline en tant que nazi n’ont pas osé remettre en question sa qualité d’auteur de premier plan[6]. L’ineffable Jean-Marie Le Clézio, du haut de son prix Nobel, jouait les oracles en disant que Céline était un provocateur et un génie, ce qui l’excusait par avance, alors que Matzneff était seulement un provocateur sans talent. Encore une histoire de maître à penser comme on le voit.

Le cas Céline relève d’une double séparation, d’abord celle entre sa vie et son œuvre, et ensuite à l’intérieur de son œuvre même, ce qui est montrable et ce qui ne l’est pas. D’où la polémique de savoir si on doit ou non réédité les ignobles pamphlets de cet individu. Viser l’interdiction d’une œuvre sulfureuse recèle plusieurs dimensions. D’abord la volonté de punir l’auteur d’écrits ou de faits criminels. Sapiro, citant Virginie Despentes, indique qu’on peut justifier le fait de ne pas couronner Polanski d’un César à cause de son comportement en dehors du cinéma, sans pour autant interdire la projection de son film. Encore qu’on pourrait dire que si Polanski n’avait pas fait de cinéma, et à Hollywood qui plus est, il n’aurait pas été en situation de se comporter comme un porc, il est bien connu qu’Hollywood pour des raisons historiques a toujours bénéficié d’une sorte d’extraterritorialité, ce qui n’incite pas à la retenue, mais ce qui semble terminé. Ensuite il y a le fait de censurer des écrits qui pourraient donner des idées mauvaises à des gens qui n’en ont pas. Pour moi il n’y a pas lieu de censurer quoi que ce soit, y compris les « pamphlets » de Céline. Non pas parce que comme le croit Sollers, cet imbécile, ils seraient très bien écrits et leur qualité de forme permettrait de passer outre sur le fond, mais parce que cela reviendrait à considérer le lecteur potentiel comme un peu juste pour se faire par lui-même une opinion[7]. De même je considère que de vouloir présenter une version critique des pamphlets de Céline suppose que le lecteur risque de se faire berner par la faconde de cet auteur. Récemment on a vu les tenants de la Cancel culture obtenir des studios hollywoodiens qu’ils laissent reparaître Autant en emporte le vent présenté d’une manière critique pour bien montrer quel regard on doit avoir obligatoirement sur cette œuvre pourtant bien mièvre et bien anodine. 

 

La difficulté de l’emprise de Sapiro va se révéler encore plus avec l’examen du cas Peter Handke. Un auteur qui ne m’a jamais beaucoup intéressé, mais qui a eu le prix Nobel de littérature en 2019. Ce prix est considéré comme le couronnement d’une œuvre. Mais depuis quelques années il est contesté, d’abord parce qu’en 2016 ce prix vint récompenser Bob Dylan, chanteur de folksong, puis en 2018, une partie du jury démissionna pour des raisons compliqués, notamment de conflit d’intérêt, de scandale sexuel et j’en passe[8]. En conséquence, cette année-là, le prix Nobel de littérature ne fut pas attribué. Mais certains pensent que ce prix est tout de même un gage de sérieux. Gisèle Sapiro va donc attaqué le dossier Handke à la manière d’un juge d’instruction. Ceux qui se sont élevés contre l’attribution de ce prix à Handke lui reprochaient essentiellement ses prises de positions pro-serbe et sa défense de Milosevic. Il avançait que si celui-ci avait bien ordonné des massacres, les Serbes n’étaient pas les seuls à en avoir commis. C’est un dossier assez embrouillé, mais typique de ce genre de débat sans fin qui ne mène nulle part. A lire Sapiro on ne sait plus très bien ce qui est reproché à l’écrivain allemand, ni le rapport qu’il peut y avoir entre ce soutien aux Serbes et l’œuvre romanesque d’Handke. Ce n’est plus comme le cas Céline où celui-ci appelait dans ses livres à l’effacement des Juifs de la surface de la planète, ou comme Polanski condamné pour des actes délictueux. Notez que Bagatelles pour un massacre fut le plus gros succès de librairie de Céline de son vivant, très loin devant Le voyage au bout de la nuit.

On fera remarquer que Sapiro qui manifestement penche du côté de la gauche morale, ne se risque pas à s’attaquer à des personnalités de références comme Sartre ou Michel Foucault, alors même qu’il y a un rapport étroit entre leurs prises de positions politiques des plus contestables et leur œuvre. Le premier est connu pour son soutien au maoïsme échevelé de la fin des années soixante qui prônait le terrorisme et le second soutenait les mollahs dans la révolution iranienne contre les femmes qui ne voulaient pas se résoudre à l’obligation de porter le voile. Cela aurait été d’autant plus intéressant que si le premier a été accusé de plagiat pour son œuvre maitresse L’être et le néant, le second a été accusé de ne rien connaitre des théories dont il débattait dans Les mots et les choses. Sans même parler de la conduite pédophile de Michel Foucault lors de ses vacances en Tunisie qui l’apparente à Matzneff [9]. Il signa d’ailleurs une lettre demandant la modification du code pénal en faveur de la pédophilie[10]. Il signa d’ailleurs cette lettre avec Sartre, Louis Althuser qui ensuite assassina son épouse dans ce qui fut considéré comme une crise de démence, et de l’inévitable Gabriel Matzneff. On pourrait d’ailleurs se demander s’il n’y a pas de rapport entre le caractère psychopathe d’Althusser et sa théorie erronée – structuraliste pour tout dire – d’un marxisme « scientifique ». c’était l’idée qui m’était venu à l’esprit d’ailleurs bien avant qu’il ne devienne un meurtrier. Michel Henry dans son ouvrage sur Marx dénonçait du reste Althusser qui traficotait la pensée de Marx, comme un schizophrène. Il ne s’était guère trompé[11]. 

 

S’il nous semble que Sapiro démontre assez bien la relation entre l’auteur – au sens de Foucault précise-t-elle maladroitement – et son œuvre, l’œuvre dépendant dans de ce qu’est son auteur, et vice versa. Guy Debord revendiquait d’ailleurs le fait qu’on interroge la vie réelle d’un homme qui écrit, car ce qu’il est, c’est son action dans le monde, et donc il se doit d’être transparent sur ce qu’il est et sur ce qu’il a été. Il faut donc livrer sa vie à la publicité. L’idée est de réduire l’écart entre la théorie et la pratique, ou encore de mettre en œuvre les idées qu’on avance, qu’on rende compte de la vie quotidienne de l’auteur.

« Je veux d’autant moins en dissimuler les traces que je les sais exemplaires. »

Panégyrique I, in Guy Debord, Oeuvres, p.1658

Sans doute est-ce pour cela que Sapiro ne s’attarde à traquer les « fautes » que sur ceux qui pensent mal : soit des penseurs que l’extrême-droite adore, Céline, Maurras, etc., mais ne s’intéresse que très peu à ceux qui pensent de travers à gauche, ou simplement ceux qui comme André Breton ont présenté une vérité édulcorée pour se donner le beau rôle auprès de leur public[12]. Elle va chercher la caution de l’ineffable Jean-Marie Le Clézio qui définit comme le mal toute pensée qui remettrait en question la défense de l’immigration de masse et de l’Europe. Ce réclamant de Bourdieu, elle finit par produire un discours militant assez confus où, bien au-delà de resserrer les liens entre l’écrit et son auteur, elle juge de ce qui est bien et de ce qui est mal. C’est un exercice dangereux pour deux raisons :

 

– la première est qu’elle suppose qu’elle sait un petit peu mieux que les autres distinguer le bien du mal. C’est assez facile en ce qui concerne l’antisémitisme ou la pédophilie, et encore, on a vu qu’elle laissait volontairement Foucault à l’écart de son tribunal, mais c’est plus compliqué dans d’autres cas. Elle ne s’occupe pas de Gustave Flaubert qui bénéficie du statut de grand auteur moderne et qui était sur le plan humain une vraie ordure bourgeoise qui ne se contentait pas de fréquenter les bordels, mais qui crachait sur les communards : « Je trouve qu'on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l'humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu'ils ont mordus. »[13] Pour ma part pour dix lignes de Vallès ou de Lissagaray je donne toute l’œuvre de Flaubert et sa correspondance avec sa maîtresse en sus.

– la seconde est qu’on ne sait pas trop quoi faire de ces jugements, certes en exhibant des positions honteuses ou malhonnêtes on décrédibilise tel ou tel personnage, encore que les admirateurs de Céline, se comportant souvent comme un fan club, restent assez imperméables à toute critique externe de l’œuvre – et même interne dans le cas de cet imbécile de Philippe Sollers qui trouvent ses pamphlets très jouissifs.

La démarche de Sapiro indique en fait qu’elle admet une supériorité et donc par suite une responsabilité de l’écrivain. Comme si celui-ci avait avant toute chose le devoir d’éduquer le peuple et donc qu’il se devait à une honnêteté sans faille. Ce principe de base est doublement erroné :

– d’abord parce qu’elle accorde une importance que finalement l’intellectuel, qu’il soit romancier, philosophe ou essayiste, n’a pas, et cela d’autant plus que cet intellectuel est salué comme important et novateur. Par exemple en France le peuple a été certainement bien plus formé par les ouvrages de San-Antonio qui se sont vendus à des millions d’exemplaires que par Flaubert ou Céline qu’on étudie plus facilement au lycée que pour soi-même. Il est donc très peu important finalement de savoir si Céline et Flaubert étaient des ordures issues de la petite bourgeoisie.

– ensuite parce qu’un individu, fut-il un intellectuel de haut niveau, n’est pas fait tout d’une pièce. Et donc dans ses écrits il y a à boire et à manger comme on dit. Bien que ce ne soit, pas mon cas, on peut aimer Flaubert pour ses romans sans partager ses élucubrations sur la Commune, ou encore Le voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sans apprécier Bagatelles pour un massacre. Soyons juste, Gisèle Sapiro prend un petit peu cela en compte avec le cas Maurice Blanchot qui après avoir été un grand admirateur d’Hitler et de la fureur antisémite germanique se repentit, invoquant le droit à l’erreur. Bien qu’Isidore Ducasse nous ait prévenu dans ses Poésies I : « Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle. » Pourquoi demander plus de comptes à un intellectuel qu’à un garagiste ou à un marchand de fruits et légumes, si ce n’est parce qu’on accorde au premier une position supérieure à celle des deux autres ? C’est contestable.

 

Evidemment il y a un effet de mode, depuis quelques années l’opinion est de plus en plus sensible à l’étalage des turpitudes de toutes sortes que les personnages exposés, notamment dans le monde de la culture, sont sensés avoir commises. Et probablement qu’il y a une sorte de retour à un ordre moral souhaité massivement, comme une compensation des avanies que nous subissons dans notre quotidien. Patrick Buisson dans un ouvrage fort intéressant[14] montrait que le Régime de Vichy s’il affichait une volonté de morale assez archaïque, dans les faits tolérait les écarts sordides de ses soutiens, qu’ils soient d’ailleurs écrivains, cinéastes ou simples politiciens, mais il soulignait que c’est seulement à la Libération que ce programme d’un retour à l’ordre moral, centré sur la famille, avait été finalement mis en route. Une partie de l’épuration d’écrivains et de personnages célèbres reposait sur ce désir. Et donc cette volonté présente de mettre de l’ordre en conspuant des écrivains ou des cinéastes – voir le sort qui est fait à Michel Foucault sur les réseaux sociaux – est aussi le reflet de la dégradation de notre existence sociale dans un environnement difficile où la parole des intellectuels et des artistes est très dévalorisée.

Le dernier point difficile dans ce débat est celui-ci : quelles conséquences devons-nous tirer de la révélation qu’un tel ou un tel est un menteur et un sale con du fait des écarts entre sa vie et sa représentation ? L’échelle des peines encourues face à ce tribunal peut aller de l’interdiction de la commémoration dans le cas de Maurras et de Céline, à l’interdiction juridique de publier telle ou telle partie de son œuvre, ou encore à un boycott pur et simple. Sur ce point Sapiro se refuse à se prononcer. Pour ma part je me moque assez des commémorations, des médailles et de l’Académie, par nature si je trouve fort instructif de dénoncer les errements et les manquements des donneurs de leçons, ce qui les ramène au rang de citoyens ordinaires. Evidemment le bannissement de tel ou tel de nos bibliothèques risque de nous faire ressembler aux horribles tenants de la Cancel Culture ! Il faut donc être très prudent dans son maniement.

Pourquoi au fond Gisèle Sapiro a-t-elle écrit ce petit livre que je trouve très instructif ? C’est pour moi assez mystérieux, certes elle nous explique fort bien comment la vie réelle, matérielle, les circonstances, orientent l’œuvre. Mais au-delà ? On peut en retenir deux leçons :

– soit la mise en place d’un politiquement correct, d’une police des lettres, mais qui la ferait ? Jean-Marie Le Clézio[15] ?

– soit faire redescendre l’intellectuel ou le romancier au rang d’un homme ordinaire, avec ses qualités et ses défauts, la perfection n’étant pas de ce monde. Pour moi c’est comme ça que je le lis.


[1] Il est d’ailleurs incroyable que ce sinistre personnage en soit encore à faire la morale à propos de la soirée des César qu’il trouve ignoble. https://www.lefigaro.fr/culture/une-horreur-absolue-frederic-mitterrand-fustige-la-soiree-des-cesar-20210325

[2] Le consentement, Grasset, 2020. https://ingirumimusnocte2.blogspot.com/2020/11/le-cas-gabriel-matzneff-et-ce-quil.html

[3] Réflexions II-VI : Cahiers noirs (1931-1938), Gallimard, 2018 et Réflexions VII-XI : Cahiers noirs (1938-1939), Gallimard, 2018

[4] Henry Coston et Albert Simonin, Le Bourrage de crâne : comment la presse trompait l'opinion, CAD, 1943.

[5] Contre Céline, José Corti, 1997.

[6] Annick Duraffour & Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif. Légende littéraire et vérité historique, Fayard, 2017. 

[7] Notez que Sollers fait aussi partie de ceux qui ont défendu Matzneff face à Bombardier, affirmant que le premier savait écrire, et la seconde non. Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la NRF. Choix 1931-1961, préface de Philippe Sollers, Gallimard, 1991.

[8] https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/10/10/le-prix-nobel-de-litterature-comment-ca-marche_6014885_3246.html

[9] https://www.lepoint.fr/livres/pedocriminalite-guy-sorman-denonce-les-actes-ignobles-de-michel-foucault-30-03-2021-2419958_37.php?fbclid=IwAR3wwmUhA36htMvt9dq6sV0BAit3y3hrrhz6M8AsZNy905_Bsc6Owg9qZC4

[10] http://www.dolto.fr/fd-code-penal-crp.html

[11] Michel Henry, Marx, tome I et II, Gallimard, 1976.

[12] https://ingirumimusnocte2.blogspot.com/2021/03/hesther-albach-heroine-du-surrealisme.html. On sait aussi que beaucoup d’écrivains ont triché dans leur journal intime pour consolider leur statue post mortem.

[13] Lettre à Georges Sand, in, Gustave Flaubert, Correspondance. IV (janvier 1869-décembre 1875), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1998.

[14] 1940-1945 : Années érotiques, Albin Michel, 2008-2011. C’est d’ailleurs un ouvrage étrange puisque Patrick Buisson est généralement catalogué intellectuel d’extrême droite.

[15] Il est assez drôle d’ailleurs de penser que Jean-Marie Le Clézio a, en 1980, reçu le prix Paul Morand de l’Académie Française, prix qu’il n’a pas refusé. Or Paul Morand est aussi une des cibles de l’ouvrage de Sapiro parce qu’il était collaborationniste et antisémite. Doit-on en déduire que Le Clézio est lui aussi antisémite et collaborationniste ? Ou simplement opportuniste ?

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