dimanche 20 août 2023

Images de la catastrophe touristique

  

Athènes, l’Acropole, le pouvoir de nuisance du consommateur 

L’horrible saison touristique s’achève, et c’est tant mieux. Si avant nous étions une minorité à dénigrer cette consommation dégradante et stupide, aujourd’hui la coupe est pleine. La nouveauté de l’époque est que les touristes sont universellement haïs. Même le journal néolibéral Le monde nous dit que le surtourisme est un problème.et donc qu’on cherche des solutions pour enrayer cette fantaisie ruineuse. La première remarque c’est que le tourisme est sans doute une grande stupidité, mais le tourisme de masse c’est juste son extension naturelle. À partir du moment où le tourisme est une marchandise qui se vend, génère du profit et de l’emploi, c’est une calamité. Il suit son développement normal de croissance infini jusqu’à la catastrophe. Cette catastrophe programmée est inévitable. Pour trouver une excuse à cette horreur on nous dit que cela crée des emplois. Et on cite le cas des malheureux Grecs qui dépendent pour 25% de ces emplois de domestiques. Mais ce qu’on oublie de dire, c’est que cette dépendance a été fabriquée par l’Union européenne qui, après avoir détruit l’économie grecque en 2015, a orienté celle-ci vers ce secteur. Les plans sont très anciens, la France a été vouée elle-aussi à la désindustrialisation – le poids de son secteur industriel est de 9% dans le PIB, comme la Grèce d’ailleurs – par l’Europe. Dans les années soixante-dix circulait du côté de Bruxelles un plan pour faire de la Corse un réceptacle à touristes bataves et nordiques issus de la classe moyenne inférieure. Le mouvement indépendantiste freina un long moment cette entreprise délétère. La France suit le chemin de la Grèce dans la division internationale du travail. Débarrassée de son industrie et de son agriculture, elle peut s’adonner aux joies de la domesticité, avec les conséquences qu’on sait. 

Venise crève à petit feu 

Ce projet destructeur ne pourrait pas cependant se réaliser sans la complicité de ces mêmes touristes. La première constatation est qu’il faut posséder beaucoup de haine de soi pour tolérer de se balader dans cette promiscuité. Même les bêtes ne le supporteraient pas. Les voilà donc qu’ils se pressent, pressés ils le sont d’ailleurs aussi bien parce qu’ils veulent au plus vite se débarrasser de cette douloureuse corvée de visiter dans la résignation des morceaux plus ou moins bien vus des vestiges de la culture du passé, que parce qu’ils veulent rentrer à leur hôtel pour prendre une douche et grignoter un sandwich. Et puis au bout d’un moment de cette cohue, quand il a fallu supporter les odeurs aigres où se mêlent des odeurs de transpiration malsaine et de mauvais parfums, il faut s’abstraire de ses congénères. Le touriste accepte de faire des heures de queue pour accéder à ce qu’il croit être « la culture universelle », il n’accepterait pas cela pour le pain ou la nourriture. Cette grande souffrance, parfois tarifée très cher, est la justification de son ennui. Car au bout du compte cette foule débraillée, agglutinée comme des mouches sur du crottin de cheval, cette mise en spectacle d’une misère universelle est une protestation contre l’ennui. 

France, le Mont Saint-Michel, agoraphobie interdite 

Il faut prendre le tourisme de masse pour ce qu’il est : une manifestation hargneuse contre l’ennui. Si ces gens là avaient de vraies occupations dans la vie, ils ne perdraient pas leur temps en allant polluer les territoires des autres peuples. Ce grand remplacement saisonnier prive les autochtones de la jouissance de leurs racines et de leur culture. On ne peut plus être vénitien à Venise, non seulement la foule est tellement déprimante, mais en outre la pression démographique a tellement poussé le prix de l’immobilier et des loyers à la hausse que plus aucun autochtone ne peut habiter dans son pays. Cette situation débouche sur une situation de guerre latente. Les touristes haïssent les domestiques qui les servent, et ces derniers ne rêvent que de tuer leur clientèle. Certains diront que j’exagère, mais en réalité les tensions ne font que monter depuis quelques années entre les deux camps. La raison est simple : les travailleurs de ces lieux savent que leur quotidien est pollué par les touristes, qu’ils ne peuvent plus se loger sur place, qu’ils deviennent des transplantés. Pour cela ils méprisent cette masse dépenaillée et sans dignité. Mais à l’inverse le touriste veut croire que le pouvoir que lui donne son argent, lui donne en même temps le droit de méprisé ceux qui le servent. En outre ils râlent parce que sur ces lieux touristiques ils paieront quatre fois le prix qu’ils paieraient ailleurs pour n’importe quoi, une crêpe, un coca-cola, un souvenir en plastique fabriqué en Chine, une carte postale. 

Le Louvre est par sa fréquentation le premier musée du monde 

Le touriste n’est pas cependant cette chose masochiste qui prend plaisir à se faire maltraiter dans les moyens de transports, dans les commerces, au restaurant, devant les vieilles pierres qu’il voudrait maltraiter et qui insulte son intelligence. Il est aussi un destructeur plus ou moins conscient de ce qu’il feint d’admirer. Car il haït fondamentalement cette culture qui lui rappelle qu’il vit aujourd’hui dans une époque sans grandeur et sans âme et qu’il n’est pas capable de se réapproprier autrement que par des clichés pris sur son smartphone. Le simple fait de contribuer à l’existence d’une foule moutonnière dénature complètement le lieu qu’il visite, en en faisant simplement une chose morte. Le touriste est une personne aigre et sans avenir, une âme morte qui en attendant de s’effacer définitivement de la surface de la planète s’est mis en congé de l’humanité. 

Versailles, chaque année plusieurs millions de touristes salissent le château de leur présence 

Le touriste a transformé par sa surreprésentation, à la fois les lieux qu’il traverse, mais également les lieux qui sont les dépositaires de la culture du passé, les musées et les monuments. Ceux-ci ne sont plus des lieux où se conserve le passé, ils sont aussi le produit d’appel pour l’hôtellerie et la restauration. Ils ont d’ailleurs été transformés par le touriste et pour le touriste, c’est-à-dire pour quelqu’un qui ne fait que passer. Le principal de l’activité des musées n’est pas de construire et de conserver une collection, mais plutôt de faire du chiffre, aussi bien avec la billetterie qu’avec les produits dérivés. Car aux reproductions de toiles célèbres, d’ouvrages sur les expositions, prolongement naturel du musée, il faut y ajouter des objets, sacs en plastiques, mugs, tee-shirts et autres bêtises propres à séduire le touriste égaré en ces lieux. Après deux années difficiles pour cause de pandémie covidienne, le Louvre a vu sa fréquentation s’envoler à près de 8 millions de visiteurs en 2022. Il est vrai que depuis que le COVID s’est calmé, qu’on a levé les restrictions, les humains sont pris d’une frénésie de déplacement, ils se rient de la promiscuité dans les trains, des embouteillages, des retards dans les avions, et même du prix de l’essence ! Ils sont prêts à tout endurer avec cette espérance folle qu’ainsi ils seront moins seuls. Mais pour s’agglutiner avec leurs contemporains, ils ont besoin d’un prétexte qui ait l’aspect de la noblesse des sentiments. La culture, c’est un bon support, et également cette idée selon laquelle en voyageant on s’instruit ! Cette dernière idée est carrément stupide car en voyageant ils ne voient rien, seulement d’autres touristes, les autochtones ne leur parlent pas, les égarant autant qu’ils le peuvent lorsqu’ils leur demandent de les renseigner sur le chemin qu’ils doivent suivre. 

 

L’idée de nature, plus que la nature elle-même est une puissante motivation pour que le touriste justifie ses déplacements. En effet en se rendant à proximité des sites naturels, on prétend se rapprocher d’une nature qui recélerait une vérité qui a abandonné les villes depuis longtemps. Mais aussi on prétend donner son corps à l’exercice, un exercice qui le rendra plus beau et plus fort. l’idée ce serait de faire du tourisme intelligent, voire écologique. Rapidement cette idée est un désenchantement, parce que dans la nature, on rencontre encore des gens qui naviguent en ban. La foule qui s’amasse dans des lieux réputés pour leur beauté « naturelle », profanent directement ces paysages qui n’ont pas besoin d’eux pour exister. Et en vérité on est bien obligé de constater que cette profanation est bien là le véritable but de ces fantaisies moutonnières. Certes ils cacheront ces déplacements misérables derrière l’idée d’une communion solitaire avec la nature, mais personne ne les croira. Eux-mêmes n’y croient plus. 

Site d’escalade à Fontainebleau 

Cette culture de la haine de la nature est la compensation de l’existence misérable des urbains d’aujourd’hui. C’est en effet parce que dans les villes il n’y a plus de vie sociale, plus de vie de quartier, sauf dans les zones réputées de non droit dans les banlieues de leur périphérie, que les touristes se vengent de leur inanité. Cela se passe dans l’idée développée de « privilège ». Prenons l’exemple des calanques de Marseille. Quand j’étais enfant, Sormiou, Callelongue, Morgiou, c’était des anses très peu fréquentées, Quasi-désertiques. Quelques Marseillais y avaient un cabanon fait de bric et de broc et on y rencontrait quelques pêcheurs. Mon oncle y possédait une petite barcasse sur laquelle il allait pêcher. Mais aujourd’hui c’est devenu un produit d’appel pour l’Office du Tourisme[1], alors évidemment tout le monde s’y rend pour « profiter » d’un site exceptionnel. Mais comme ces petites anses sont très étroites et qu’il y a peu de place pour déposer sa serviette, cela devient très vite un enfer. Plusieurs projets existent pour réglementer l’accès aux Calanques, et on commence à les mettre en place[2]. On a imaginé de réserver par Internet « sa place » pour se rendre à la calanque de Sugiton. Grâce à un QR obtenu qu’on présentera à la police qui contrôle les accès. C’est éminemment moderne puisqu’on se sert du numérique pour contrôler toujours un peu plus les populations qui prétendent se déplacer librement. On prétend poursuivre cette démarche en limitant aussi l’accès à des villes prestigieuses comme Venise, avec la même méthode. Tout cela renforce le contrôle social et apprend aux masses la soumission. Mais cette idée est anti-démocratique et donc hostile au tourisme de masse qui est un des résultats des « droits de l’homme » ! Le simple fait qu’on commence à vouloir réglementer l’accès à la nature en dit long sur le peu d’avenir que possède le tourisme de masse. Autrement dit la limitation annoncée du surtourisme est aussi l’annonce de sa mise à mort. Il ne faut pas être trop malin pour comprendre que ce renforcement désordonné du contrôle social est voué à moyen terme à l’échec, aussi bien pour freiner le surtourisme que pour contrôler les populations. On peut d’ailleurs s’étonner à juste titre du degré de patience et de soumission que celles-ci acceptent afin de pouvoir se livrer à une activité perverse et destructrice. 

Les calanques de Marseille sont en surfréquentation 

Le tourisme de masse entraîne les populations à supporter des situations qu’en d’autres temps elles ne toléreraient pas. Les encombrements sont choquants. Un voyage en train est aujourd’hui une épreuve qui rappelle un peu les convois de déportés durant la Seconde Guerre mondiale. On est entassé dans des wagons fermés, sans air, avec une climatisation aléatoire, et si on sait presque quand on part, on ne sait à quelle heure on arrivera. La cohue est indescriptible, elle commence déjà à la gare où on cherche avec désespoir le quoi où arrivera son train. Elle continue dans le train lui-même quand on essaie de trouver sa place et que parfois celle-ci est déjà occupée. Certains diront que cela provient du fait que l’État français a démissionné en n’investissant presque rien dans le rail. En 2021 la France a investi 45 € par habitant, quand le Luxembourg en investissait 607 et l’Allemagne 124[3]. Si la France est en queue de peloton pour le rail en Europe, on ne peut pas pourtant compter sur des investissements massifs continus pour régler le problème. Dans de nombreux endroits on s’oppose à la création de nouvelles voies ferrées, de nouveaux tunnels. Certes on pourrait tout à fait réactiver les voies ferrées qu’on a fermées frénétiquement depuis cinquante ans, cela soulagerait les embouteillages, et diminuerait la pollution atmosphérique. Mais il faut se souvenir d’une chose bien connue des économistes : la création d’une nouvelle facilité de déplacement engendre de façon mécanique une demande nouvelle de déplacement. La solution ne me semble pas se trouver de ce côté. Car améliorer la fluidité des déplacements en investissant massivement, c’est ne pas s’attaquer à la réalité du problème qui suppose que le déplacement est un besoin en lui-même. On pourrait même dire que le tourisme est l’idéologie même de la modernité qui fait de la mobilité le signe le plus évident du progrès. 

Gare de Montparnasse, 28 juillet 2023 

Le tourisme transforme les populations du monde moderne – le monde riche pourrait-on dire – en un peuple nomade, sans racines, à la recherche d’une terre promise. Comme Moïse fendant les flots d’une populace nombreuse, le touriste fend difficilement la foule pour arriver là où il croit trouver un horizon indépassable. Le problème c’est que la foule est formée de gens comme lui. La promesse d’une reconnaissance d’une individualité indispensable dans les loisirs, aboutit à son exact inverse : seule la masse indifférenciée existe pour la marchandise. Les instances internationales, l’UNWTO, soulignent que malgré la pandémie, la question de la pérennité de ce modèle se pose. En 2022 c’est près d’un milliard de touristes qui ont été dénombrés, en 2023, ce nombre devrait être de 1,6 milliards de personnes. Mais si je le rapporte à la totalité de la population, c’est seulement 20% de la population mondiale qui s’adonne à cette addiction. 80% des humains n’ont pas accès à cette marchandise. Cela signifie deux choses :

– d’abord que le touriste, bien que très nuisible, est minoritaire à la surface de la planète, et qu’il n’existe qu’à partir d’un degré d’achèvement du capitalisme avancé ;

– ensuite que si cette situation est déjà insupportable, elle le serait encore plus si l’ensemble des pays dits en voie de développement visaient à développer le même malheureux modèle occidental en la matière. Ce qui met en porte-à-faux l’idée d’étendre toujours plus les vacances à ceux qui n’en ont pas les moyens. 

Bloqués sur la route des vacances, à l’aller et au retour quand les juillettistes rencontrent les aoutiens 

Il n’y a pas d’alternative pour un touriste propre et respectueux de la nature. Un des lieux, en France, qui sont hideux et très fréquentés c’est par exemple Disneyland, en 2022 c’est 15 millions de visiteurs, est un des sites les plus fréquentés d’Europe, il en vient du monde entier pour communier à la gloire de Mickey. Or la construction de ce parc de loisirs en carton-pâte a été une nuisance qui a détruit 2230 hectares dont une très grande partie de terres agricoles. La foule et la bêtise sont ici au rendez-vous. En tous les cas, la cohue et la cherté du site est bien présente. faire la queue pendant des heures pour voir Mickey, un malheureux prolétaire déguisé dans un costume étouffant, c'est quelque chose qui me dépasse !

Disneyland un autre lieu touristique saturé de vulgarité et de personnes débraillées 

Quand Notre Dame de Paris a brûlé, l’émotion a été intense. Mais à cette époque déjà ce monument qui date du Moyen Âge et qui a été rafistolé dix fois, n’était déjà plus un lieu de culte, mais juste un monument pour le tourisme. Les visiteurs dépenaillés, ne venaient là que pour prendre des selfies. Du reste la nécessaire reconstruction de ce haut lieu touristique – c’est 13 millions avant l’incendie – est pensée pour donner plus de possibilité à la marchandisation du site, c’est-à-dire pour plumer le client en lui vendant des babioles insignifiantes à des prix extravagants. Le coût de la réfection sera semble-t-il couvert par des dons qui sont arrivés du monde entier, il serait d’un peu plus de 800 millions d’euros. Ça peut sembler cher, mais c’est un bon investissement pour le tourisme ! D’un point de vue sociologique, les touristes sont une catégorie particulière, ils ne sont pas très riches, c’est la classe moyenne inférieure à moitié illettrée mais qui possède un revenu assez élevé tout de même et aussi quelques diplômes.

 

À Notre Dame de Paris, avant qu’elle ne brûle, il fallait faire la queue pendant de longues minutes 

Les vrais riches évidemment ne vont pas se commettre dans cette promiscuité, ils possèdent suffisamment de biens à la montagne ou à la mer pour avoir le choix de leur destination. Cette cohue ne les concerne pas. Pour le Louvre, ils peuvent avoir accès à des expositions privées, en dehors des heures ouvrables au commun. Si le but apparent est de faire rentrer un peu plus d’argent pour le musée du Louvre, le véritable but est de séparer les plus riches du commun, et donc de leur éviter une promiscuité douteuse. Si on considère que le Louvre appartient au patrimoine de la France, on verra qu’ici aussi on assiste à une privatisation d’un bien public. Cette privatisation peut avoir deux buts concrets, soit la visite guidée, soit l’organisation d’un événement de prestige pour des groupes pouvant aller jusqu’à 3 000 personnes[4]. Cette forme très moderne d’une discrimination par l’argent accentue la partition de la population sur le plan de la consommation des loisirs. On peut parler d’exclusion, non seulement parce que les moyens-riches ou les moyens pauvres, sont exclus de ce type de festivités, que parce que les très riches font sécession d’avec le reste de la société. C’est ce qu’avaient montré les Charlot-Pinçon dans la plupart de leurs ouvrages. Il est impossible d’éviter de regarder le tourisme autrement que dans le prisme d’une logique de classes. 

Privatisation du musée du Louvre

[1] https://www.marseille-tourisme.com/decouvrez-marseille/calanques-plages-et-nature/les-calanques-de-marseille/quelles-calanques-decouvrir/la-plus-belle-calanque/

[2] https://www.calanques13.com/acces-calanques.html

[3] https://fr.statista.com/infographie/27794/france-comparaison-investissements-infrastructures-ferroviaires-ue-europe/

[4] https://www.louvre.fr/privatisations-visites-et-tournages/evenements-prives

lundi 14 août 2023

Le monde change de ton

  

Pendant un an et demi Le monde, journal otanien militant, s’est trouvé en première ligne pour chanter la nécessité de faire la guerre à l’Ukraine, ses plumitifs, Benoît Vitkine, le plus enragé en tête, exigeaient que l’on cesse de tergiverser et qu’on envoie ce qu’il fallait, tanks, avions, canons à longue portée, pour en finir avec la Russie de façon à ce que celle-ci ne s’en relève jamais. Tous les jours c’était un quart de la pagination en faveur de l’OTAN et de Zelensky, souhaitant que la contre-offensive tant attendue soit rapide et décisive pour aller reprendre jusqu’à la Crimée. Ils ont traficoté les informations pour tenter de nous faire croire que la Chine et la Russie n’étaient pas alliées, qu’au mieux cela aboutirait à une vassalisation de la Russie qui passerait alors sous la coupe de la Chine. Ils n’ont jamais émis le moindre doute sur la destruction des gazoducs. Regardez ci-dessus la une du Monde daté du 2 mars 2022. Ils disaient que la Russie était isolée, qu’elle n’avait pas d’argent pour continuer la guerre. Cette perspicacité désarmante montre à quel point ces gens-là vivent dans un monde où en permanence, il faut que la réalité colle sur un narratif fabriqué à l’avance. C’est peu de dire qu’ils se sont trompés, ils se sont intoxiqués tous seuls, c’est un peu plus que de la bêtise, c’est de la désinformation en priant pour que cela finisse un jour par coller avec la réalité du terrain. Le développement rapide des BRICS sous la houlette conjoint de la Chine et de la Russie et ce qui se passe en Afrique, montre que l’isolement de la Russie est un fantasme peu crédible. Il va être difficile de remonter la pente ! 

 

Et puis vers le début du mois d’aout 2023, la chanson a changé. Les informations sur la Guerre en Ukraine sont réduites à la portion congrue, une page, voire une demi-page, on ne parle plus des combats, seulement que pour les Ukrainiens c’est difficile. Dans l’édition du 10 aout 2023, c’était une petite demi-page sur des soldats ukrainiens qui souffrent et qui se battent d’arrache-pied, sans espoir. Après avoir présenté les Russes comme des sauvages et des violeurs, face aux gentils Ukrainiens, dit qu’ils n’avaient plus de munitions, ils font vaguement du terrain. Le virulent Benoit Vitkine a disparu des colonnes. Les raisons de cette évolution très tardive – les journaux américains ont pris le virage bien avant – tiennent justement à leurs propres mensonges. Tout le monde se rend compte 1. Que sur le terrain l’armée ukro-otanienne est en perdition, qu’elle perd des soldats par milliers, que non seulement la contre-offensive est un échec savamment entretenu par les Etats-Unis et l’OTAN, mais qu’elle pourrait bientôt donner une contre-offensive des Russes qui en passant par le Nord prendrait ce qui reste de l’armée ukro-atlantiste en tenaille, et en terminerait[1] 2. Que ni les sanctions économiques, ni les fournitures extravagantes d’armes et d’argent en Ukraine ont obtenu un début de résultat 3. Et enfin, on se rend compte que la Guerre en Ukraine n’est que le début du rétrécissement de l’Occident dans le monde. La disparition de l’Ukraine comme sujet coïncide d’ailleurs avec ce qui se passe en Afrique. Si Macron s’est ridiculisé sur ce continent, ce n’est pas seulement le fait de sa bêtise, c’est aussi la conséquence du fait que Russes et Chinois font de la diplomatie au lieu de tenter d’imposer des orientations politiques. La Russie a signé des accords de coopération militaire avec quarante pays africains, presque tout le continent ! Et quand Le monde fait semblant de croire que les Occidentaux ont les moyens de revenir dans le jeu en soutenant une action militaire contre les nouvelles autorités politiques du Niger, il ment tout simplement à ses lecteurs, c’est de la fausse information qui ne repose sur rien, on chercherait également un article critique du Monde sur l’efficacité des sanctions. Ils sont restés sur cette position stupide selon laquelle à très long terme les sanctions produiront leur effet et ravageront l’économie russe. Pas le moindre bémol à cette ligne officielle et rien ne vient contrarier Ursula von der Leyen quand elle décide toute seule dans son coin – mais avec la caution de Joe Biden et de la CIA – de mettre en place un nouveau paquet de sanctions. On en est au douzième paquet, il serait temps de se demander si ça marche ou non. 

Autrement dit, pendant que l’Union européenne d’Ursula von der Leyen suivait stupidement les consignes de Washington en déversant des milliards d’euros d’armes et d’argent sur l’Ukraine, le continent africain était laissé à l’abandon, comme si les pays occidentaux, dont la France, n’avaient pas vu venir la manœuvre de contournement. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas fait ce qu’il fallait pour rester dans le jeu africain. Ce qui se passe en Afrique est catastrophique pour l’Occident qui n'a pas les moyens d’ouvrir un nouveau front, et probablement pas les moyens matériels non plus de mener une guerre contre la Chine au prétexte de Taïwan. Cet été, c’est la douche froide sur les journalistes du Monde. Et à mon sens c’est bien ce qui les rend plus prudents. L’enlisement manifeste de la contre-offensive ukro-atlantiste les oblige à se repositionner, suivant en cela d’ailleurs l’exemple de la chaine de désinformation ukrainienne en continu, LCI où on commence à sentir le vent tourner. Un article intéressant a été publié par Philippe Pons dans Le monde du 11 août. Il s’agissait de montrer les contradictions du Japon dans son embarquement sur le bateau ivre de l’Empire américain[2]. Philippe Pons, c’est un vieux journaliste, un vieux de la vieille, de quand Le monde avait un peu plus de tenu. Il vit au Japon depuis de longues années. Et son article démonte la fable selon laquelle les Japonais approuverait la Guerre en Ukraine, mais aussi le futur conflit avec la Chine que les Américains préparent. C’est une large fissure dans le camp du bien, une remise en cause du bellicisme américain que les Japonais ont malheureusement éprouvé à Hiroshima et Nagasaki en 1945. 

 

À partir de début aout 2023, Le monde ne vous donnera plus aucune nouvelle du front, alors que les soldats ukrainiens se font hacher. C’est entre 20 000 et 30 000 soldats au moins qui sont morts sous le feu dans la contre-offensive qui dure depuis deux mois maintenant, c’est entre 500 et 800 soldats ukrainiens qui meurent tous les jours. Mais les plumitifs du Monde feront leur accroche sur « deux morts dans des bombardements à Zaporijia et dans l’oblast de Kharkiv ». Tous les morts ne sont pas de même qualité. Ainsi si les ukro-atlantistes bombardent tous les jours les populations civiles du Donbass, vous n’en saurez rien en lisant Le monde, mais deux morts à Kharkov, c’est autrement plus important, surtout s’il y a un enfant. Par exemple, deux civils ont été tués lors d'un bombardement ukrainien dans la région russe de Briansk, frontalière de l'Ukraine, a annoncé son gouverneur, Alexandre Bogomaz. « Les forces armées ukrainiennes ont bombardé le village de Tchaoussy [...] Malheureusement, à la suite du bombardement, un homme est mort, deux habitants ont été blessés », a indiqué le gouverneur sur Telegram, avant de rapporter le décès d'un deuxième homme. Comme ce sont des morts russes, donc des mauvais morts, Le monde ne vous en informera pas. Le black-out sur le front nord de la guerre fait qu’en lisant Le monde vous ne saurez rien non plus de la manœuvre de contournement des Russes du côté de Koupiansk. La méthode est toujours la même, les plumitifs de ce journal pensent qu’« il ne faut pas décourager Billancourt » comme disait Jean-Paul Sartre. La guerre ce sont toujours des hommes et des femmes qui meurent dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies. Des blessés, des amputés. Ce n'est pas donner dans un pacifisme obtus que de le dire. Le problème est que Le monde se donne en spectacle en poussant à la guerre au nom de « nos valeurs ». Alors que leur analyse du conflit est seulement la répétition des éléments de langage de la CIA : « la guerre agressive, non provoquée », et aussi que tout cela ne nous concerne en rien. Une position meilleure aurait été de défendre un plan de paix sérieux au lieu de courir derrière l’Empire pour donner des gages nouveaux d’allégeance.

 

Si Le monde est en train progressivement de s’éloigner d’une ligne éditoriale ultra-belliqueuse qui était la sienne jusqu’à ces jours derniers, c’est aussi pour partie parce qu’aux Etats-Unis, au Congrès, on se pose officiellement des questions sur les véritables destinations de l’aide à l’Ukraine. Des éléments d’analyse ont été posés où se mêle à la fois la gabegie et la corruption. Par exemple, parmi les différents éléments de l’aide à l’Ukraine, les Etats-Unis ont donné beaucoup d’argent à des « associations » polonaises qui sont censées soutenir la propagande américaine sur la guerre, ou encore on a détourné une partie des fonds de la Sécurité Sociale américaine au nom de la reconstruction de l’Ukraine, sachant que cela se répercutera tôt ou tard sur les dépenses sociales envers le peuple américain. Il faut lire le compte rendu de cette enquête – des zones très opaques restent encore à explorer[3]. Cet audit des fonds dépensés pour l’Ukraine est édifiant en ce qui concerne la morale de cette guerre pourrie. Mais Le monde s’il se garde bien de traiter de ce sujet et de discuter de la probité des décideurs américains, semble avoir compris que sa propre situation éditoriale n’est pas tenable sur le moyen terme à cause de l’évolution de la guerre sur le terrain. On ne peut pas se contenter de relayer les propos mensongers de Zelensky, ce n’est pas de l’information, c’est de la propagande qi ces propos ne sont pas appuyé sur d’autres sources d’information, ou s’ils ne font pas l’objet d’une lecture critique, mais face au fiasco de la contre-offensive, il faut bien se repositionner. Et c’est sur ce point que le silence de ce journal est éloquent justement. On me dira que le belliqueux Benoît Vitkine est en vacances, c’est-peut-être vrai, mais ça fait de longues semaines qu’il ne dit plus rien, et de toute manière, l’information ne s’arrêtant pas, on ne peut pas croire qu’une ligne éditoriale sur un sujet aussi crucial puisse disparaitre sans autre forme de procès du jour au lendemain, alors qu’on s’oriente vers une défaite majeure de l’OTAN dans la stratégie mise en place. 

Accroche sur le site du Monde, le 11 août 2023 

La très longue litanie des annonces des paquets de sanctions et des milliards donnés par l’Union européenne et les Etats-Unis pour continuer la Guerre en Ukraine, commence clairement à fatiguer le lecteur qui se demande si cela ne serait pas mieux pour tout le monde de s’asseoir à une table de négociation. Tous les deux jours, Joe Biden annonce un supplément d’aide, dernièrement c’était de plus de 13 milliards de dollars – certains parlent même de 20 milliards – qu’il va négocier avec le Congrès, rapporter ces « informations » comme le fait Le monde, sans essayer d’en comprendre la portée communicationnelle, c’est en quelque sorte démissionner de la prétention d’un journal qui se voudrait aussi « analytique » et qui n’est plus qu’une caisse de résonnance pour les dépêches de l’AFP et de la CIA. Si les informations du Monde sont de moins en moins fiables, son revirement encore très partiel sur la question ukrainienne est semble-t-il un tournant dans la guerre de communication. Peut-être que ce journal comprend-il aussi que l’opinion en Europe est en train de se retourner, notamment en Allemagne où la montée en puissance de l’AfD dans les intentions de vote s’accompagne d’une dénonciation de la participation plus ou moins indirecte de l’Allemagne à la guerre. Dans l’édition papier du Monde du 12 août 2023, pour la première fois depuis le 24 février 2022, il n’y avait aucune ligne de publiée sur la question de l’Ukraine. Les vacances n’expliquent pas ce changement de pied. Si Le monde commence à être plus rigoureux dans la désinformation, c’est pour deux raisons : d’abord parce que les médias anglo-saxons qui sont plus sérieux que leurs homologues français commencent à dévoiler les sournoiseries otaniennes, voir notamment le fameux article de Seymour Hersh dans le New York Times sur le sabotage par les Américains des gazoducs Nord Stream. Ensuite, parce qu’ils savent que l’ambiance est malgré tout à un constat d’échec en ce qui concerne la contre-offensive ukrainienne qui a débuté au mois de juin. 

 

L’évolution du journal tient aussi dans le relais qu’il donne aux chiffres des soldats décédés. Le 13 août sur leur site, ils admettaient que les pertes russes s’élevaient à environ 30 000, cela semble réaliste, même si ces chiffres ne peuvent être qu’imprécis[4]. En février 2023, Le monde relayait sans précaution des soi-disant sources des services de renseignement occidentaux qui donnait 200 000 morts du côté russe[5]. En six mois l’estimation du nombre de morts russes par les plumitifs du Monde a été revue très nettement à la baisse, des deux tiers tout de même ! C’est un énorme virage idéologique. Avec ce chiffre de 30 000 morts russes on est loin des imbécilités zelenskiennes qui avançaient le chiffre de plus de 140 000 morts du côté russe, un chiffre supérieur au nombre des soldats engagés sur le terrain ! Tous les journaux occidentaux mainstream ne donnent aucun chiffre sur les pertes ukrainiennes, mais ils ont relayé les élucubrations de l’armée norvégienne qui annonçait 100 000 morts, histoire de nous montrer que les pertes russes restaient largement supérieures à celle de l’Ukraine, et donc d’avancer que selon ce scabreux calcul coût-avantage, les Russes avaient tort de s’obstiner. Joe Biden, imperméable à la logique du terrain avançait bêtement au milieu du mois de juillet que les Russes « ont déjà perdu la guerre »[6]. En vérité les calculs existent, mais les organismes de propagande occidentaux ne les diffusent pas. Robert Kennedy jr. qui semble bien informé, parlait quant à lui de 315 000 soldats ukrainiens morts au combat[7]. On est loin des fantaisies propagandistes diffusées par l’armée norvégienne au début de l’année 2023 et qui donnait 180 000 pertes russes[8]. Cet écart de 1 à 10 entre le nombre de morts russes et ukrainiens, correspond, selon les experts militaires un peu sérieux, en réalité à la dissymétrie entre la puissance de feu de l’artillerie russe et de l’artillerie ukrainienne qui est considérée comme étant aussi de 1 à 10. Ainsi, commencer à admettre que les Russes n’auraient eu que 30 000 soldats tués – ce qui est évidemment toujours beaucoup trop – reviendra, lorsqu’on avancera les chiffres des tués ukrainiens, à reconnaitre la supériorité de la stratégie russe qui semble, contrairement à celle de l’OTAN, avoir le souci de limiter au maximum les pertes humaines. Pire encore, admettre cette réalité asymétrique, c’est reconnaître qu’on a eu tort d’encourager l’Ukraine à se lancer dans cette aventure pour complaire aux Américains. 

le 14 août sur le site du Monde, on pouvait lire un article un peu plus pernicieux qui parlait de la jeunesse dorée de Kiev qui s'amusait beaucoup pendant que les autres Ukrainiens se font trouer la paillasse pour le compte de l'Oncle Sam. Cet article vient à la suite de ceux qui dénoncent la corruption dans les services régionaux de la conscription. C'est tout de même assez net, le virage est pris, mais on ne peut pas encore parler de révolution dans la ligne éditoriale. Les "héros"  sont de moins en moins glorifiés par ce journal. Il ne leur reste plus qu'à manifester pour la paix !

Ce que Le Monde ne raconte pas et cache encore à ses lecteurs

 

Voici les pertes de Kiev sur les différents axes pour la seule journée du 10 août 2023 :

Axe de Koupiansk : les forces russes ont poursuivi leur avancement et amélioré les positions tactiques. Six attaques et contre-attaques ennemies ont été déjouées. Kiev a perdu 75 militaires, deux blindés, trois véhicules de combat, un canon automoteur polonais Krab et radar de contre-batterie américain AN/TPQ-50.

Axe de Donetsk : cinq attaques ennemies ont été déjouées par les troupes russes. Les pertes ukrainiennes comptent environ 370 personnes, deux chars, six blindés, quatre véhicules, deux systèmes d’artillerie américains M777, un obusier D-20, un canon automoteur polonais Krab.

Axe de Donetsk-Sud : les troupes russes ont mis en échec une tentative de reconnaissance armée près de la localité Priyoutnoïe dans la région de Zaporojié, un groupe de sabotage a été neutralisé près du village Ourojaïnoïé. Les pertes ennemies se chiffrent à 180 personnes, un char, trois blindés, deux automobiles, un canon automoteur polonais Krab.

Axe de Krasny Liman : deux attaques ont été mises en échec, près de 80 militaires, deux blindés de combat, trois pick-up et un obusier D-20 ont été anéantis.

Axe de Zaporojié : les forces russes ont repoussé trois offensives dans deux districts de la région de Zaporojié. Les pertes ukrainiennes se comptent à une quarantaine de militaires. Kiev a également perdu trois blindés, quatre véhicules de combat, un canon automoteur Gvozdika et un obusier D-20.

Axe de Kherson : 50 militaires, dix véhicules, un système d’artillerie américain M777 et un obusier D-30 ont été éliminés.

Et c’est tous les jours comme ça !



[1] https://weapons.substack.com/p/ukraine-update-keep-an-eye-on-kupyansk?utm_source=substack&utm_medium=email

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2023/08/10/l-alignement-du-japon-sur-la-strategie-americaine-en-asie-ne-fait-pas-l-unanimite-des-experts_6185047_3210.html

[3] https://histoireetsociete.com/2023/08/10/un-audit-independant-du-financement-americain-pour-lukraine/ Dans cet audit, on trouve des lignes de financement sur ce qui semble confirmé que des dépenses ont été faites pour saboter les gazoducs de Nord Stream, achat de bateaux, achat d’explosifs et d’équipements de plongée.

[4] https://www.lemonde.fr/international/live/2023/08/13/guerre-en-ukraine-en-direct-la-russie-a-commence-a-fabriquer-ses-propres-drones-de-type-shahed-selon-une-organisation-britannique_6185281_3210.html?#id-1078822

[5] https://www.lemonde.fr/international/article/2023/02/22/ukraine-des-centaines-de-milliers-de-tues-et-de-blesses-parmi-les-militaires-des-deux-camps_6162792_3210.html

[6] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/guerre-en-ukraine-kiev-affirme-avoir-abattu-20-drones-russes-au-moins-un-mort-dans-une-frappe-nocturne-20230713

[7] https://lecourrierdesstrateges.fr/2023/05/16/315-000-soldats-ukrainiens-seraient-morts-pendant-loperation-speciale-par-topcor/

[8] https://www.lepoint.fr/monde/ukraine-180-000-soldats-russes-et-100-000-ukrainiens-morts-ou-blesses-22-01-2023-2505731_24.php

dimanche 16 juillet 2023

À Aix-en-Provence la mauvaise saison bat son plein

  

L’horrible HLM flottant arrivant à Marseille 

Le tourisme est la face hideuse de la marchandisation du monde. Pour bien combattre cette plaie de l’humanité, il faut bien le comprendre dans toutes ses dimensions, économique, esthétique, environnementale et sociale. Commençons par un extrait du plus beau poème de Baudelaire, ennemi féroce du moderne, Le voyage :

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,

L’univers est égal à son vaste appétit.

Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !

Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

[…]

Singulière fortune où le but se déplace,

Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !

Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,

Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Étant provençal de par mes racines depuis le début du XIVème siècle, vous comprendrez bien que j’en souffre donc depuis très longtemps de ce fléau, avant même que d’être né. Mais je dois bien reconnaitre que le mal s’est aggravé au fil des années, et d’ailleurs la révolte contre le tourisme commence à prendre forme. Les touristes dans leur stupidité maladive ont détruit Venise, Rome, Athènes et l’Acropole est menacée d’effondrement et aussi Paris où il n’y a plus de parisiens. Les habitants de Barcelone ou d’Amsterdam commencent à se mobiliser, les Corses conscients de la beauté de leur île protestent contre les bateaux de croisière gigantesques[1]. Le Monde a même fait des articles sur le « surtourisme »[2], il le fait à sa manière sournoise, c’est-à-dire en n'attaquant pas le problème sur le fond. À Douarnenez, samedi 6 mai 2023, plusieurs dizaines de manifestants ont empêché des touristes de débarquer de leur bateau de croisière. Ces militants dénoncent notamment le tourisme de masse et ses conséquences néfastes sur l’environnement[3]. A Marseille aussi on a protesté contre ces navires qui polluent et qui accroissent significativement la laideur de la ville[4]. Des actions similaires ont eu lieu un peu partout dans le monde au nom du droit de se déplacer et de visiter ce qu’on veut. Les critiques portent sur trois points :

– d’abord la pollution, les statistiques disent que 10% de la pollution mondiale est due au tourisme de masse, il faut savoir que les navires de croisières circulant en Méditerranée polluent tout autant que la totalité des voitures thermiques dans toute l’Europe. Ces navires qui débarquent leur cargaison à Marseille polluent autant que toute la circulation de la métropole marseillaise[5], mais si on passe son temps à taper dessus les automobilistes comme pollueurs quasi-criminels, on évite de contraindre ces navires à quoi que ce soit parce que on considère que cette fantaisie crée des emplois, même si elle ne crée pas de richesse ;

– ensuite, il y a que c’est laid et pollue la vision du paysage, les navires géants, comme on le voit ci-dessous dégradent la ville qu’on prétend visiter. C’est un cauchemar ; 

L’horreur à Venise 

­– enfin par leur présence les touristes obligent les villes visitées à se transformer en des zones sans caractère particulier, aseptisées, desquelles toute la dimension humaine et historique a disparu. Partout ce sont les mêmes éléments de mobilier urbain, de zones piétonnes et de souvenirs made in China. Quand on va à Venise, il est clair qu’on ne rencontra pas de Vénitiens, mais d’abord essentiellement des touristes qui ne savent pas par quel bout prendre la ville, et puis des domestiques souvent issus d’une immigration récente.

Le touriste en général n’a rien à faire dans les lieux qu’il visite, il ne consomme que des choses mortes, pire, des images de choses mortes. Tel monument, telle fontaine, images qu’il pourrait trouver en mieux d’ailleurs sur Internet en restant chez lui, au frais. Ce qui leur permettrait d’économiser de l’argent – mais ils en ont de trop – et surtout de ne pas emmerder les habitants des lieux qu’il traverse. Mais justement le plaisir du touriste, derrière la fable stupide d’un enrichissement culturel, c’est de porter préjudice aux habitants des lieux qu’il visite. Avec arrogance les touristes prétendent qu’on a besoin de leur argent pour vivre. Même les touristes pauvres quand ils voyagent se comportent de la même manière, l’argent fait d’eux les maîtres. Ce qui expliquent que les Français qui ont malgré tout une tradition révolutionnaire et qui n’aiment pas être considérés comme des domestiques, manifestent de l’impolitesse avec eux[6]. Cette impolitesse que déplore régulièrement le ministre du tourisme est en réalité une réaction saine contre la marchandisation du monde. 

Avant de mourir les vieux touristes américains veulent manger des calissons du Roy René 

Mais revenons à notre sujet et à la ville où je vis. À Aix-en-Provence le mal est plus discret, mais la laideur est là, dans les rues de la vieille ville que les maires successifs ont transformé en une sorte de centre commercial hideux sous la houlette d’aménageurs urbains – catégorie de la population qui devrait être pendue dans son entier pour les crimes qu’elle a commis contre la mémoire et contre la culture. Voilà donc nos touristes qui arrivent en troupeaux, mal habillés, sentant mauvais, transpirant, bien encadré par leurs bergers. Ils ont navigué à l’intérieur d’HLM flottants immondes et répugnants. On les appelle des croisiéristes. C’est chic, ça fait moderne, ça donne du lustre à une transhumance qui se passe toujours dans de mauvaises conditions, avec une promiscuité désagréable, une cuisine de mauvaise qualité et des vomissements à cause du mal de mer. Au fond que les touristes acceptent cette place des moutons qui filent vers l’abattoir, c’est comme un long couloir qui les mènera au cimetière. Ils sont très âgés marchent avec difficulté. On les débarque à Marseille. Le temps leur est compté. On les pousse dans des bus qui roulent avec du diesel, climatisés, histoire qu’ils attrapent au plus vite la mort qui tue, puis ils se tapent une heure d’autoroute au milieu des encombrements de la circulation. Les voilà arrivés au boulevard Aristide Briand, soit sur le boulevard de ceinture de la vieille ville où la circulation est intense. On les débarque en les pressant, une gardienne du troupeau – ils sont badgés pour pas qu’on les perde – arrive avec son bâton de pèlerin, et le troupeau se met en route. Le circuit sera assez court, ils sont âgés n’est-ce pas et marchent difficilement, pliés en deux, ou le ventre en avant. Ils descendent donc la rue Jacques-de-La-Roque, s’arrête une minute pour prendre la photo de la cathédrale avec deux blablablas du guide, puis une autre minute devant l’Archevêché. Encore une photo, voire un selfie pour les plus bouffons. Vers le bas de la rue Saporta, ils s’arrêtent pour s’acheter des gourmandises, des calissons ou du nougat, les vieux aiment bien les sucreries, quoi que cela ne les rende pas plus aimables pour autant, ils marchandent pour tout et pour rien, comme ça pour emmerder. Les plus hardis achèteront de la lavande et des cartes postales pour bien montrer qu’ils y étaient. Et on repart dans la sens de la descente, on arrive sur la place de la mairie, encore une photo du beffroi, et c’est presque terminé. Les petits vieux vont attaquer la remontée. C’est plus compliqué, parce qu’ils soufflent, parce qu’en plus ils gênent et se font bouger, mais la plupart y arrivent. Les voilà devant leur bus, le chauffeur a hâte de les redébarquer à Marseille, parce qu’il n’a pas que ça à faire, et que peut-être il fera une autre fournée. La visite d’Aix-en-Provence, si je ne compte pas le voyage en bus qui pue, aura duré à peu près une demi-heure. Et maintenant on va renfermer ces touristes dans leur cage flottante, une nouvelle destination « de rêve » les attend, Gênes ou Barcelone ou Palerme. Durant la croisière ils auront vu principalement deux choses, des touristes comme eux, et la mer. C’est misérable, c’est vrai, mais ils méritent ce mauvais traitement. 

Dans la rue Gaston de Saporta le flot de vieux touristes est incessant 

Ce défilé ininterrompu est indécent. Il plombe totalement l’esthétique de la vieille ville. Le troupeau n’a aucune tenue, ils s’habillent comme ils n’oseraient pas le faire chez eux. Montrant leurs chaussettes sales à travers leurs sandales en plastiques, ils montrent leurs bedaines qui débordent au-dessus de leurs pantalons courts, donnant à la cité une idée de ce que pouvait être la Cour des Miracles à l’époque de Louis XI. On les reconnait à la hideur des couleurs de leurs accoutrements. Leurs shorts, leurs robes, leurs tricots semblent avoir servi de serpillère dans des temps lointains. Ayant perdu depuis longtemps le goût du beau, ils nous en font profiter jusqu’à l’écœurement. 

Les affreux touristes sur le boulevard Aristide Briand 

Mais ces encombrants visiteurs ne sont pas seulement vêtus laidement, ils sont aussi laids. Et cette laideur n’est pas seulement le fait de l’âge ils sont laids aussi à l’intérieur d’eux-mêmes et cette laideur est contagieuse pour les populations qu’ils visitent. Manifestant un laisser-aller des plus honteux, les voilà avec leur bidoche qui déborde, leurs vieilles varices, comme des condamnés errant au bout de leur ennui, des chaussettes dans les sandales, des petits sacs crasseux pour mettre leurs emplettes misérables, des souvenirs fabriqués en Chine. Leur face parle pour eux, ils ne sourient jamais montrant combien finalement tout cela les ennuie. Comme on les comprend, mais ils ont payé pour en chier et ils doivent aller jusqu’au bout ! Leur manque de dignité apparaît comme une évidence, il le porte en sautoir. C’est un autre exemple de l’Occident décadent dans la mesure où c’est bien l’Occident qui a inventé le tourisme de masse. Cette décadence ne se mesure pas ici avec des turpitudes sexuelles, des excès d’alcool ou de produits stupéfiants, c’est plus sournois, mais plutôt dans le relâchement du corps et de l’esprit. Ils sont ailleurs, ni chez eux, ni ici, un peu à la manière des morts-vivants qui peuplent la planète d’aujourd’hui. Ils transpirent ils baignent dans une odeur aigre encore plus insupportable qu’ils utilisent des déodorants de qualité inférieure. 

Ils s’extasient devant quatre courgettes et une tresse d’aulx 

Les voilà maintenant qui visite le marché de la place Richelm, juste derrière la place de la mairie. Croyant y voir des produits locaux, ils ne se rendent pas compte que la majeure partie de ces fruits et légumes viennent du MIN, le marché de gros de Marseille aux Arnavaux. Ces produits sont rarement « d’ici », ils viennent plutôt de nulle part, d’Espagne ou de Pologne. Mais peu importe, ils ont bien cru y voir un marché provençal ! Qui les détrompera ? Ils regardent les fruits et les légumes, gênent ceux qui cherchent à acheter de quoi manger, du pain, du fromage, le miel est souvent mauvais, réputé local, il est juste un piège à touristes avec le rosé qui va avec. Devant la mairie ils feront semblant d’écouter la traduction d’un discours qui n’a ni queue, ni tête, mais qui se voudrait érudit. Bien sûr ils n’écoutent pas, ça ne les intéresse pas. Ils ne sont pas là pour apprendre quelque chose, mais juste pour dire : « j’y étais ! ». 

Train à touristes encombrant la rue étroite devant la cathédrale 

Mais la pollution touristique est encore aggravée par le petit train qui fait le tour de la ville, celui-là part de la Rotonde, remonte par la rue des Cordeliers jusqu’à la mairie, puis se tape le circuit avec l’Archevêché et la Cathédrale. Le train est long et encombrant, il pue aussi le vieux diesel, bien que cette année on l’ait doublé avec un train électrique. Parfois il y a jusqu’à six wagons enchaînés les uns après les autres qui gênent beaucoup les vrais aixois. Dans ces wagons brinquebalants, les touristes ensommeillés sont ballotés comme de vieux sacs de patates, le casque sur les oreilles pour écouter les commentaires oiseux, ils n’ont à peu près le temps de ne rien voir et paraissent morts dans leur wagonnet ! Ceux qui gardent les yeux ouverts apparaissent ahuris, comme s’ils se demandaient ce qu’ils font à cet endroit particulier du globe terrestre. Ce circuit c’est encore pire que la balade à pied ! L’avantage pour eux est qu’ils ne marchent pas et donc qu’ils transpirent moins. Les simples passants, voire ceux qui s’en vont travailler, sont considérablement gênés par ce train et souvent ils râlent après ce véhicule ignoble. 

Le troupeau devant la mairie 

On nous dit que, malgré les nuisances endurées, tout ça c’est bon pour le commerce et pour l’emploi. C’est complètement faux. Ces touristes ont des oursins dans les poches. Il faut les voir réclamer qu’on leur fasse goûter gratuitement les calissons afin de se flatter d’en avoir mangé, et sans rien débourser. Ce flux incessant et polluant surtout l’été, n'apporte pas de recettes importantes, mais il contribue à « valoriser » la ville, c’est-à-dire essentiellement à faire grimper le prix des loyers et de l’immobilier, repoussant les plus pauvres vers la périphérie. La plupart des commerces qui s’installent à la rue Gaston de Saporta, ou sur la place de la Mairie ne sont pas très florissants, et ferment le plus souvent après quelques mois d’exploitation. Une autre forme de tourisme et de pollution, c’est le Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence. Cette manifestation existe depuis 1948. Mais à l’époque il était organisé par le Casino de la ville qui lui-même existait grâce aux thermes. Aujourd’hui les thermes sont fermés pour cause de manque de rentabilité, ils n’existent encore que sous une forme résiduelle adossé à l’Aquabella et donc au Casino repris par le clan Partouche. Le Festival d’Aix-en-Provence a un budget d’environ 25 millions d’euros, sur cette somme, seulement 4 millions proviennent des recettes et des produits dérivés. Le Festival mange donc plus de vingt millions d’euros de subventions, payées à la fois par la ville, le département, la Région et le ministère de la culture. La clientèle de ce genre de manifestation se divise en deux, ceux qui ont des billets gratuits et qui s’en foutent de l’Opéra mais qui aiment bien les rassemblements huppés, et puis les Parisiens qui croient que c’est distingué que d’aller écouter Mozart revisité par Jacques Séguéla et la mode du WOKE. 

 

Pendant les représentations en plein air, la ville est bouclée par la police, comme pendant une manifestation de Gilets Jaunes ou contre la loi sur les retraites,  ou encore comme le défilé du 14 juillet de Macron sur les Champs Elysées ! C’est une nuisance importante pour les Aixois. Mais si ces représentations qui s’étalent sur une quinzaine de jours, ajoutent au prestige de la ville, sur le plan économique, hôtellerie et restauration ça ne risque pas de couvrir les 21 millions d’euros de subventions, il y a bien quelques mécènes, mais ce n’est pas grand-chose par rapport au budget colossal. Ces subventions sont en vérité un transfert de recettes publiques :

1. Vers les artistes d’Opéra surpayés par rapport à leur valeur de marché c’est-à-dire s’il n’y avait pas de subventions, ça ne va pas durer, on annonce une remise à plat des subvention pour cette ruineuse fantaisie ;

2. Vers les chasseurs de subventions qui vivent d’elles à travers des associations diverses et variées du genre Les Amis du Festival d’Aix-en-Provence ;

3. Mais aussi vers les riches amateurs d’Opéra qui ne payent qu’environ 15% du prix de leur billet… quand ils le payent bien entendu.

Des économistes ont calculé que le festival d’Aix-en-Provence c’était un coefficient multiplicateur de 10 ! Autrement dit que 1 € de subvention générait 10 € d’activité économique. Pour démontrer cela, ils ont avancé par exemple que les spectacles coûteux montés par le festival se revendaient dans un partenariat avec d’autres institutions comme avec le Bolchoï ! C’est oublié que le Bolchoï est exactement dans la même quête de liquidités que le Festival d’Aix-en-Provence et donc que ces échanges sont à somme nulle. Qu’on les défende ou non, les subventions publiques aux festivals en Provence sont à fonds perdus. 

 

Soyons juste tout n’est pas mauvais dans le tourisme. Ainsi les vignerons provençaux, grâce aux Parisiens et à leur absence de palais, se débarrassent tous les étés d’un stock de rosé complètement imbuvable que les Provençaux véritables n’oseraient même pas utiliser pour déboucher leur évier. Mais en contrepartie quels dégâts ! Ils assurent aussi le chiffre des mauvais restaurants de la place des Cardeurs, une place qui étaient peuplée d’artisans il n’y a pas si longtemps, et qui est devenue une horreur urbanistique, si bien qu’il n’y a presque plus que des restaurants pour Parisiens et touristes allemands dans notre ville, aussi chers que dégueulasses. 

La place des Cardeurs et ses restaurants à touristes

Mais à Aix on sait aussi s'amuser. Par exemple, en novembre dernier on faisait une course contre le cancer de la prostate ! Comme on le voit cette fantaisie était richement sponsorisée, devant cette pluie de subventions, on alliait le sérieux de la lutte contre le cancer, un marronnier qui permet de récolter beaucoup d'argent parce que le cancer ça fait peur, avec la bonne humeur programmée. A Aix-en-Provence on devait courir pour cela avec une moustache ! N'était-ce pas drôle ? Je vois ça depuis des décennies des associations qui brassent du vent pour ramener de l'argent. Un peu comme le fonds Marianne, ce n'est pas nouveau. On se souvient du scandale de l'ARC à la fin des années quatre-vingt-dix, et plus récemment celui de la Ligue contre le Cancer, des boutiques qui dépensent sans compter et qui n'affectent que des faibles parties de leurs recettes dues à la charité publique à la recherche contre le cancer. C'est une vieille histoire.




[1] https://www.leparisien.fr/corse-du-sud-2a/des-bateaux-de-croisiere-geants-juges-indesirables-a-ajaccio-10-09-2022-G2OGPEFSVFHYVI6YM37VDF7GH4.php

[2] https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/06/18/le-surtourisme-un-defi-pour-la-france_6178210_3234.html

[3] https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/crise-climatique/empreinte-carbone/transports/environnement-une-operation-anti-paquebots-de-croisiere-en-bretagne_5812502.html

[4] https://www.lefigaro.fr/social/le-paquebot-geant-wonder-of-the-seas-brievement-empeche-d-entrer-a-marseille-20220614

[5] https://www.20minutes.fr/planete/4041461-20230615-marseille-faut-comparer-pollution-bateaux-croisiere-celle-voitures#:~:text=Selon%20une%20%C3%A9tude%20de%20l,voitures%20immatricul%C3%A9es%20dans%20la%20ville%20%C2%BB.

[6] https://www.bfmtv.com/societe/les-francais-les-plus-impolis-du-monde_AN-201204160036.html

mercredi 12 juillet 2023

Crise au Journal du Dimanche

 

La « gauche » qui n’a pas d’idée s’occupe principalement et à contretemps de ce qui ne la regarde pas. La voici donc embarquée stupidement dans un soutien à la rédaction du Journal du Dimanche qui s’est mise en grève au motif que Vincent Bolloré, le milliardaire qui va remplacer Arnaud Lagardère comme propriétaire de ce torchon veut embaucher Geoffroy Lejeune comme rédacteur en chef. Celui-ci s’est fait virer de Valeurs actuelles pour avoir soutenu le petit combinard Éric Zemmour. Ce choix lui a été reproché non pas parce que Zemmour serait ceci ou cela, mais parce que ce soutien a entraîné une chute des ventes de cet hebdomadaire. Cette rébellion qui ressemble un peu à celle de Prigojine tant elle est vouée à l’échec, pose plusieurs problèmes. Écartons cette idée selon laquelle Arnaud Lagardère aurait pris cette décision tout seul, indépendamment de l’avis de Bolloré, et rappelons que cette nomination est cohérente avec l’orientation de la chaîne CNews qui appartient aussi à Bolloré. Mais qu’en réalité la question n’est pas là. D’abord parce que le JDD a toujours été un journal pourri, faire semblant de le découvrir à la mi 2023 relève de la cuistrerie. Macronien de droite de la première heure, Bolloré coche toutes les cases de la propagande patronale merdeuse. Il soutient les combines des laboratoires pour les vaccins, il crache sur les Gilets Jaunes et il est un fervent défenseur de la réforme des retraites. Les journalistes qui se rebellent contre leur propriétaire ont donc toujours soutenu une ligne de droite extrême. Mais les voilà qu’ils ne supportent pas Geoffroy Lejeune, comme si Vincent Bolloré, le patron, n’avait pas le droit de nommer qui il veut à la tête de « son » journal. Le scandale n’est pas dans la nomination de Geoffroy le jeune, mais plutôt dans le fait que la plupart des médias dominants, pour ne pas dire tous, appartiennent à une petite caste de milliardaires quand ils ne sont pas inféodés à l’Élysée. Ce journal est un instrument de propagande contre le syndicalisme actif depuis longtemps, et travaille pour une alliance MEDEF-CFDT. Mais cela ne gêne pas la gauche boboïde qui soutient cette rédaction très marquée « droite extrême ». 

 

La seconde réflexion est celle-ci : on veut empêcher que le JDD devienne un journal au service des idées d’extrême-droite. Cette motivation appelle deux remarques. La première c’est qu’on ne sait pas quelle est la définition de l’extrême-droite qui est retenue, le racisme, la dictature, la répression policière des manifestants. Ce que ces gens-là appellent extrême droite ne me parait pas plus dangereux que Macron et son gang qui ont installé une sorte de dictature dans la France d’aujourd’hui, bafouant à peu près toutes les libertés formelles, de celle de débattre à l’Assemblée à celle de manifester ou d’organiser un référendum sur la réforme des retraites. Ensuite on peut se demander au nom de quoi on interdirait à « l’extrême droite » de s’exprimer dans un organe de presse. Normalement en « démocratie » la liberté d’expression est un droit, consolidé d’ailleurs dans la Charte des Droits de l’Homme, validée par l’ONU. La tribune que la gauche boboïde a signée dans Le Monde, balance entre la nécessité d’interdire Bolloré de choisir son rédacteur en chef, et celle d’interdire que ce journal face de la place aux idées qui ne sont pas macroniennes, ou plutôt qui sont l’expression d’un macronisme de droite. C’est évidemment une posture hypocrite qui vise en réalité deux buts, démontrer que le fascisme existe bien et que c’est une nécessité que de le combattre – comme si Macron était un pis-aller – et ensuite conforter le pouvoir d’une poignée de journalistes bourgeois qui veulent croire à leur importance, mais qui sentent leur magistère contesté. 

 

La première tribune publiée dans Le Monde rameute le ban et l’arrière-ban de la gauche du PS, les vieux débris Lionel Jospin, Martine Aubry et Bernard Cazeneuve, des petits magouilleurs macroniens comme Martin Hirsch, avec en prime Yannick Noha ! Elle défend le point de vue d’une liberté d’expression restreinte à ce qui ne dérange pas cette gauche de type Terra Nova. Que le JDD déverse à longueur d’année ses aigreurs d’estomac sur les Gilets Jaunes et sur les manifestants, c’est très bien, qu’on mette Geoffroy Lejeune pour faire ce même travail, c’est mal ! On regrette que Ruffin ait signé ce genre de débilité. Mais il y a une autre tribune qui cette fois souligne que les journalistes ont le droit de choisir leur rédacteur en chef ! Diantre ! Cela équivaudrait à enlever à son propriétaire le droit de choisir sa ligne éditoriale, chose que ces journalistes habitués à ramper et à mentir n’ont jamais fait auparavant. Mais dans ce cas-là, on ne voit pas pourquoi des milliardaires achèteraient un journal qui ne rapporte rien d’autre de pouvoir peser politiquement. Preuve que Le Monde est en campagne contre Geoffroy Lejeune, il y a aussi dans la même édition datée du 28 juin, un édito qui fait la synthèse des deux. Dire que les journalistes ont le droit de choisir leur rédacteur en chef c’est remettre en question le droit de propriété, c’est comme dire que les employés de Carrefour ont le droit de choisir leur PDG. C’est la première étape vers le socialisme, et ce n’est pas compatible avec le droit français actuel !

  

Cette seconde tribune est signée des pétitionnaires habituels, la clownesque Annie Ernaux, ou l’ancienne ministre de Macron Françoise Nyssen ou encore le macronien repenti Pierre Rosanvallon. On y trouve également le ridicule Marc Lazar qui passe son temps par ailleurs à casser du sucre sur le dos des Gilets Jaunes et de tous ceux qui revendiquent une démocratie directe. Cette idée d’indépendance des journalistes n’a pas de sens, simplement parce que si ce principe est admis, on se demande sur quelle base et par qui les journalistes « indépendants » seront recrutés. Cette tribune semble vouloir nous faire croire qu’il pourrait y avoir des journalistes honnêtes en matière politique. Je veux bien admettre que des journalistes qui enquêtent sur le terrain, qui s’occupent de sport ou de culture puissent conserver leur « indépendance », mais je n’y croit pas une seule minute en ce qui concerne les sujets importants, les élections, les vaccins, la Guerre en Ukraine, l’économie, l’Europe ou les retraites. La raison est très simple, ils sont formés dans des écoles de journalisme et ce qu’on leur enseigne n’est compatible qu’avec le modèle mondialiste et libéral. On ne voit pas en quoi Bolloré serait pire que Bernard Arnault ou Patrick Drahi. C’est la même canaille, en vérité cette hiérarchisation des risques est là pour nous faire admettre que de lutter contre un fascisme imaginaire, c’est plus constructif que de lutter sur celui qui existe maintenant. Réclamer l'indépendance des journalistes sans lutter contre la propriété privée des moyens de communication frise l'imbécillité.

 

Tempête dans un verre d’eau, cette histoire ne veut rien dire et la gauche qui ferait mieux de préparer une manifestation contre la venue de Stoltenberg à Paris perd son temps dans des querelles oiseuses, elle ferait mieux de se poser la question : pourquoi il n’y a plus de presse de gauche ? S’exciter sur une affaire qui n’existe pas et qui en outre laisse croire que les journalistes du JDD sont des journalistes honnêtes et sérieux est de la fumisterie.

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