dimanche 2 février 2025

« C’est l’économie, imbécile »

Cette phrase célèbre, en anglais, « It’s the economy, stupid » a été prononcée en 1992 par Bill Clinton en 1992 et était censé définir la ligne de combat électoral contre George Bush, le père[1]. Elle signifiait que quand on oubliait cette dimension essentielle de la politique, l’échec était là, et d’ailleurs George Bush perdit ces élections, laissant place à deux mandats consécutifs pour son adversaire démocrate. Il faut comprendre que la politique économique est d’abord tributaire de la situation dans laquelle le pays se trouve. Or les politiques économiques néolibérales ont complètement démoli aussi bien l’économie étatsunienne que l’économie européenne. La raison est très simple, c’est qu’elles oublient tout simplement que le marché ne peut pas se développer sans que l’État ne se développe également ! Dans tous les pays développés, la croissance du poids accompagne la croissance de l’économie. La raison en est simple, l’État assure les faux frais de la production comme dirait Marx, l’éducation, la santé, les transports et bien entendu, la police et la justice. La corrélation positive entre dépenses publiques et PIB par tête est prouvée depuis longtemps, j’y reviendrais plus en détail dans un futur article. C’est ce qu’avaient mis en avant les auteurs dits mercantilistes en appelant l’État à s’investir directement non seulement dans la circulation des marchandises, mais aussi dans leur production. 

 

L’homme à la figure orange ne présente guère de cohérence à la matière, on va le voir, mais il faut d’abord se souvenir que s’il a été débarqué en 2020 par un semi-grabataire, c’est parce que ses résultats étaient extrêmement mauvais. C’est l’avantage des fausses alternances, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, ou encore en Allemagne, le changement n’est que très marginal, dans les apparences. Il y a beau temps en effet que les partis de gauche en Occident ne s’occupent plus de changer structurellement l’économie. On peut dater cet abandon de 1983 quand le gouvernement de François Mitterrand se ralliera à la logique de marché en 1983, en se pliant à la logique de l’Union européenne. L’économie américaine se trouve depuis trente-cinq ans dans une situation de crise latente, c’est-à-dire qu’elle subit les conséquences des déficits jumeaux. Non seulement le déficit commercial s’aggrave d’année en année, il est aujourd’hui de plus de mille milliards de dollars – soit un chiffre supérieur au budget de la défense, mais ce déficit commercial extravagant se double d’une dette cumulée des finances publiques aux alentours de 40 000 milliards de dollars ! Le graphique ci-dessous, montre que le déficit commercial étatsunien augmente régulièrement, que ce soit avec les Démocrates ou les Républicains. Cela signifie que ce triste pays vit au-dessus de ses moyens, consommant bien plus qu’il ne produit. Le déficit commercial étatsunien qui s’aggrave chaque année est comme on le comprend compensé par un déficit croissant des dépenses publiques.  

Contrairement à une idée reçue, la croissance soutenue de ce pays, en dehors de la période du COVID, n’est pas due à leur avantage supposé sur le plan de la technologie, mais plus surement par la consommation des ménages qui s’appuie sur l’endettement. Autrement dit : la croissance économique étatsunienne est d’abord propulsée par l’accroissement de la dette. On remarque deux choses : d’abord que durant son premier mandat Trump n’a pas réduit le déficit commercial, malgré les postures guerrières vis-à-vis de la Chine notamment, ensuite que la dette publique s’est aggravée. Tout cela est la rançon de la mondialisation des échanges : résumons, les USA ont délocalisé massivement en Chine[2] notamment pour bénéficier de salaires vraiment peu élevés, et ils se sont débarrassés d’une large partie de leur industrie manufacturière, pensant stupidement que les Chinois se contenteraient de cette position vassale. La Chine était devenue le premier pays qui recevait des Investissements Directs Étrangers (IDE), dans les années 90 et 2000.   Et bien sûr les Etats-Unis pensaient compenser ce déficit en vendant des services, des films et des logiciels. Mais les Chinois, comme les Indiens d’ailleurs ou encore les Indonésiens ont réalisé une montée en gamme spectaculaire de leurs productions. En 2024, ils ont réalisé une percée décisive dans l’Intelligence Artificielle avec Deep Seek, alors que les Etats-Unis pensaient avoir encore une sorte de monopole dans ce secteur[3]. Cet épisode de la montée en puissance de Deep Seek a fait chuter Nvidia qui aurait perdu près de 590 milliards de dollars[4]. Ce qui laisse voir que la richesse de l’Occident est extrêmement volatile, mais également que la soi-disant supériorité technologique des USA a été survendue, que ce soit avec la Chine pour l’IA, ou que ce soit avec la Russie pour le secteur de l’armement. La dynamique de l’économie chinoise, axée sur l’exportation, a permis de dégager d’énormes surplus qui se sont traduits à leur tour par des IDE chinois aux Etats-Unis. L’asymétrie de cette relation est évidente, la Chine a utilisé un surplus d’investissement qui correspondait en fait à des excédents d’exportations, se saisissant au passage d’entreprises performantes dont elle pouvait retirer des technologies avancées pour son propre compte. A l’inverse les Etats-Unis exportaient des capitaux qui allaient leur manquer et qui surtout étaient compensés par de l’émission de monnaie et par des Bons du Trésor, soit de la dette publique. Cet aveuglement porté par une espérance de profit de court terme à plombé le long terme de ce pays où le taux de pauvreté est reparti à la hausse après la fin des programmes d’assistance concoctés au moment de la crise du Covid. Évidemment l’aide militaire et civile des Etats-Unis à l’Ukraine n’aide en rien le redressement de l’économie, ce sont des dépenses deux fois improductives : d’une part parce que ces ressources disparaissent à jamais dans la guerre ou dans l’obsolescence accélérée du matériel militaire, et d’autre part parce que ces sommes n’ont pas d’impact, ou si peu, sur le développement économique. Elles sont évaluées aujourd’hui à 300 milliards de dollars depuis février 2022, sans prendre en considération les sommes investies entre 2014 et 2022 pour construire une armée ukrainienne qui ira se battre jusqu’à sa disparition totale avec les Russes pour le compte de Washington. Ces 300 milliards sont à mettre en en face du délabrement des services publics étatsuniens.

 

L’aveuglement des Etats-Unis, et aussi du personnel politique européen, repose sur des idées fausses, d’abord la croyance selon laquelle les situations économiques des différents pays sont figées dans un ordre hiérarchique transcendant, donc que les pays riches pouvaient se débarrasser de leurs productions industrielles polluantes et trop onéreuses et compenser ces pertes d’emplois et de revenus par la production de services hautement qualifiés. On a beaucoup parlé ces derniers temps du fait que les pays des BRICs avaient dépassé les pays du G7 en termes de PIB en parité de pouvoir d’achat. Pourtant c’était quelque chose de facilement prévisible depuis au minimum le début des années 2000. La croissance était plus rapide en Asie du Sud-Est et en Russie que dans les pays du G7, d’autant que l’Union européenne était empêtrée dans ses contradictions monétaires, notamment les règles d’équilibre budgétaire qui n’ont jamais été respectées, et qui ne lui permettaient pas de progresser au même rythme que les USA.  

Le décrochage de la zone euro s’est accéléré justement avec l’introduction de l’euro et l’abandon des monnaies nationales. Autrement dit les USA et la zone euro ont évolué à contre-courant, tandis que la zone euro misait sur l’austérité et les grands équilibres, les Etats-Unis, Républicains et Démocrates confondus, on fait marcher la planche à billets, ils ont fait de la dette. Cet endettement croissant des Etats-Unis, naguère première économie du monde, fonctionne extrêmement mal. C’est en effet dans ce contexte qu’a éclaté la crise dite des subprimes de 2008 dont on n’a jamais fini de purger les séquelles. Cette crise qui s’est répandue comme une trainée de poudre dans le monde entier aurait dû, si les lois du marché avaient été appliquées, emporter l’ensemble du secteur bancaire occidental. Mais l’Occident, au lieu de nationaliser les banques en faillite, a choisi que les États s’endettent à grands frais afin de le sauver. Il faut rappeler, pour les plus jeunes qui n’ont pas connu cette crise, que les États ont financé des banques en faillite qui en retour leur facturaient des intérêts exorbitants sur l’argent qu’elles ne possédaient pas ! Cette manipulation financière défie évidemment toutes les lois de l’économie telles qu’on les enseigne dans les Universités, puisqu’en effet pour sauver les banques de la faillite l’État a emprunté l’argent qu’il n’avait pas à ces mêmes banques en faillite ! Cette nouvelle orientation, initiée par le sinistre Obama, devient en réalité un transfert de ressources publiques vers le secteur privé, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe. Mais comme l’argent emprunté par l’État devait bien être remboursé, on a fait de la dette. Vous remarquerez que la dette publique drague des sommes faramineuses. Le service de la dette publique aux Etats-Unis atteignait en 2023 875 milliards de dollars, soit un petit peu plus que les dépenses militaires ! 

Le graphique suivant montre comment la fortune des milliardaires s’est accrue, après la crise de 2008 dite des subprimes, et encore plus après la crise du COVID. Autrement dit plus les lois et règlements s’occupent de démanteler les services publics en les appauvrissant constamment avec pugnacité dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des transports publics et plus les milliardaires s’enrichissent. La crise du COVID est à ce titre exemplaire, alors même que les États placés sous la tutelle des milliardaires qui nomment qui ils veulent à la tête de l’État, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, ferment des hôpitaux, forment des médecins en quantité insuffisante, provoquent l’austérité des systèmes de sécurité sociale, ils trouvent des milliards pour financer le vaccin de Pfizer à l’utilité douteuse et controversée. Les imbéciles, dont Macron, vous diront que ces milliards accumulés permettent de financer l’investissement et la croissance. Certains admirateurs du malheureux Elon Musk nous disent que cet homme non seulement mérite sa position d’homme le plus riche du monde parce que c’est un génie, mais qu’il travaille plutôt bien pour l’intérêt générale en investissant son argent. Cette idée loufoque est erronée au moins sur deux points. D’abord les investissements qui sont transférés du secteur de la santé publique ou de l’éducation, sont affectés à des entreprises douteuses – on ne voit pas en effet en quoi le fait que Jeff Bezos et Elon Musk se tirent la bourre pour aller sur la lune améliorerait le quotidien des humains à la surface de la planète – mais ensuite la plupart de ces bénéfices extravagants ne vont pas vers les investissements productifs, ils vont vers les placements en bourse ou vers les rachats d’actions. Les rachats d’actions s’étaient élevés en 2023 à plus de 900 milliards de dollars aux Etats-Unis[5]. C’est d’ailleurs parce que les profits sont élevés et que les perspectives de croissance sont très faibles que les détenteurs de capitaux spéculent sur des valeurs immobilières, ou sur des valeurs boursières. C’est ce qui fait que malgré la morosité de la situation économique occidentale, les cours de la bourse grimpent à des hauteurs extravagantes. Mais c’est toujours très fragile, on vient de le voir avec Deep Seek qui a indirectement fait plonger la bourse de New York de 3,4% le 27 janvier 2025. Quand les cours de la Bourse grimpe plus vite que la croissance économique, il y a quelque chose de malsain qui finit toujours par se payer. Parmi ces conséquences néfastes, il y en a au moins deux : d’une part un transfert de valeur du travail vers le capital et de l’autre, un transfert du secteur public vers le secteur privé. C’est là la source des déséquilibres économiques.

Tout le monde sait que la théorie du ruissellement est complètement erronée, c’est une fantaisie, à peine un slogan politique pour faire passer la pilule aux plus pauvres, mais il faut expliquer pourquoi. En effet les investisseurs ne débloquent leur capital que s’ils peuvent l’investir en vue d’un profit, or si la demande des ménages reste faible, autrement dit si les salaires ne suivent pas la croissance économique ou la croissance des profits, ces investissements ne se dirige pas vers le productif, mais vers la spéculation. Vous remarquerez sur le graphique ci-dessous que les salaires ne suivent plus la productivité depuis 1973, tandis que durant les Trente Glorieuses, l’évolution des salaires suivaient celle de la productivité, autrement dit les détenteurs de capitaux se sont appropriés la quasi-totalité des gains de productivité. C’est ce qui explique aujourd’hui l’extravagance des fortunes des milliardaires. Mais c’est ce qui explique aussi la pauvreté relative des salariés, et aussi l’importance en volume des capitaux en déshérence qui se sont investis de plus en plus à l’étranger, dont en Chine, bien entendu. Cette situation est plus marquée aux Etats-Unis qui sont de longue date pour l’explosion des inégalités de revenu[6]. La parenthèse enchantée des Trente Glorieuse était en vérité la conséquence du New Deal, lui-même étant la solution à la Grande dépression. Mais on sait que depuis la mort de Roosevelt, le seul président élu quatre fois aux Etats-Unis, les puissants oligarques américains n’ont jamais renoncé à démanteler les avancées du New Deal. Ils l’ont fait par petites touches, d’abord en s’attaquent aux impôts et aux services publics, puis en s’attaquant au droit du travail, notamment au droit de grève sous Reagan, et puis bien sûr en bradant les biens collectifs. C’est évidemment dans cette lutte des classes des riches contre les pauvres que se trouvent les raisons de l’effondrement de l’économie étatsunienne. 

Évolution de la productivité et des salaires aux Etats-Unis depuis 1949 

Ces déséquilibres dans le partage des gains de productivité se répercute sur l’équilibre entre l’offre et la demande, c’est le problème économique le plus important pour les Etats-Unis et bien sûr pour tous les pays qui leur ont emboité le pas dans cette voie néolibérale qui n’en finit pas de causer des dégâts. Le partage de la valeur s’est modifié radicalement au début des années 2000 par un abaissement de la part des salaires, rompant une sorte d’équilibre. C’est à la fois un résultat de la mondialisation qui met en concurrence les salariés du monde entier, et une cause du désenchantement – c’est d’ailleurs en ce sens que Joe Biden a vraiment échoué et qui explique pour partie au moins la défaite des Démocrates. Parmi les pays riches, les Etats-Unis détiennent le record en termes de taux de pauvreté, avec toujours les mêmes grands écarts entre les urbains et les ruraux, mais aussi entre les Noirs et les Blancs, ce qui est la preuve que les ajustements du partage par le marché ne fonctionnent tout simplement pas. Depuis Reagan, on a appris qu’on pouvait être dans l’extrême pauvreté tout en travaillant à temps plein. Il y a d’ailleurs des grèves dures en ce moment aux Etats-Unis sur la question des salaires, chez Amazon, mais aussi chez les dockers, ce qui pourrait paralyser l’activité portuaire[7]. L’homme à la figure orange, en bon néolibéral, ennemi du peuple, considère que ce salaire minimum bloque au contraire l’augmentation salariale. Certes le salaire horaire minimum au niveau fédéral reste très faible, environ 7,5 $ de l’heure depuis 2009, ou encore 6,7 €, mais cela reste un frein à l’effondrement des salaires par temps de crise, une sorte de stabilisateur automatique qui assure un minimum de dépense[8]. Par comparaison le SMIC horaire brut en France est de 9,4 €, dans un pays officiellement moins riche que les Etats-Unis. Ce seuil extrêmement bas, ne joue pas de rôle entrainant sur le reste des salaires. Trump prétend que le salaire minimum ne sert à rien, mais s’il ne sert à rien, pourquoi vouloir s’en débarrasser ? Au lieu de s’intéresser aux singeries de Musk faisant un salut nazi, les critiques du néolibéralisme ferait mieux de revenir à l’examen de la question économique qu’ils semblent avoir abandonnée parce qu’ils ne la comprennent plus et ne font pas l’effort nécessaire pour la mieux comprendre. 

Le nouveau mandat de Trump promet d’aller plus loin, en abaissant encore les impôts sur les plus riches et sur les entreprises, c’est la très vieille litanie des conservateurs depuis Adam Smith. Il suppose ou du moins fait-il semblant de supposer que cette baisse des impôts sera compensée par une nouvelle dégradation des services publics, en licenciant sous la houlette de Musk des milliers de fonctionnaires. Cette perte volontaire de recettes fiscales ne pourra pas être compensée par une hausse des droits de douane, ni par l’annexion du Panama et du Groenland, d’autant que dans le même temps les Etats-Unis ne renonceront pas à accroitre le budget de la défense qui a atteint déjà les 900 milliards de dollars. Les projets de la nouvelle administration américaine sont extrêmement confus. L’idée générale de Trump se serait de reconstruire les Etats-Unis comme une nation souveraine qui ne se contentant pas de faire cavalier seul prétend piller ses alliés ! Dans ses premiers discours officiel l’homme à la figure orange s’est à la fois dit confiant dans sa future relation avec la Russie, disant qu’il allait l’aider – on sait ce que ce genre de langage veut dire dans la bouche des Yankees, chaque fois qu’ils aident un pays, ça tourne à la débandade – et en même temps il a promis de nouvelles aides à l’Ukraine, et des nouvelles sanctions contre la Russie. Pour le reste il veut une hausse générale des droits de douane qui sont vu par lui moins comme une possibilité de reconstruire une économie saine et indépendante que comme une arme pour faire plier les pays européens à ses propres fantaisies, notamment pour les obliger à acheter encore plus de gaz de schiste. Dans ce contexte non seulement les Russes n’ont aucune confiance dans cette nouvelle administration[9], Lavrov rappelait à juste titre que c’est sous le premier mandat de Trump que les livraisons d’armes à Kiev avaient explosé, mais ce sont également les Européens qui regardent tout cela avec beaucoup de méfiance. On a vu le comique de profession Jean-Noël Barrot prétendument ministre des affaires étrangères de la France annoncer qu’il avait discuté avec son homologue danois de la possibilité d’envoyer des soldats pour défendre le Groenland d’une hypothétique attaque de Trump sur ce petit territoire. On se demande bien où il prendrait les soldats pour faire face à l’armée étatsunienne. Bien sûr ces grimaces ça prête à sourire, mais ça veut dire que les relations entre les Etats-Unis et les Européens, pourtant inféodés par nature à Washington, vont être des plus tièdes. Trump, dans la continuité des derniers présidents américains, a décidé de rançonner les Européens, il est probable qu’avec le temps ceux-ci vont se retourner naturellement vers la Russie et vers la Chine. En attendant, les Danois ont décidé de renforcer leur présence militaire au Groenland, un plan de 2 milliards d’euros, laissant entendre par là que ce petit territoire, tout stratégique qu’il soit, n’est pas à vendre[10]. Il faudra certainement du temps pour que les Européens finissent par exercer leurs prérogatives, ils n’en ont pas l’habitude. 

Sondage du 26 janvier 2025 

Il se dessine du coté de Washington deux pistes de « révolution » sur le plan économique, d’une part l’arrêt des aides fédérales aux plus démunis, mais aussi aux victimes de catastrophes naturelles et ensuite la baisse des impôts pour les plus riches et pour les entreprises. Les Américains vont se rendre compte des dégâts que sème rapidement cette ploutocratie qui prétend tout régenter.  C’est la méthode pour tenter de réduire un peu la dette publique. La première piste est déjà dans les tuyaux[11]. Mais en même temps, ce fameux en même temps cher à macron, on apprenait que cette piste avait été annulée[12] ! Trump ne serait-il qu’un beau parleur ? Va-t-il poursuivre ? Dans les deux cas il s’agit de diminuer les moyens de l’action de l’État. On attend pour suivre le licenciement des fonctionnaires cornaquée par l’horrible Elon Musk, un premier train de mesures a touché les fonctionnaires du ministère de la justice qui avaient mis en cause les émeutiers du Capitole en janvier 2020[13]. Cette chasse aux sorcières, sport préféré des Américains conservateurs depuis la mort de Roosevelt, ne peut que raviver les clivages entre la canaille républicaine soutien de Trump et le reste du pays. Car même si l’élection de Trump apparait large au premier abord, il ne faut pas oublier que nombreux sont les citoyens de ce malheureux pays qui lui sont complètement hostiles. Les sondages ne sont pas bons, au début de son mandat Joe Biden engrangeait 53% d’opinion positives, aujourd’hui Trump est déjà en dessous de 50%[14]. Et il est très probable que cette chute de popularité va s’accélérer à cause des mesures anti-sociales qu’il commence à prendre. Récemment on a vu apparaitre un grand nombre de nouveaux comptes, des milliers de comptes, sur les réseaux sociaux pour célébrer la gloire conjointe de Trump et de Musk. Cette prolifération est destinée aussi bien aux Étatsuniens qu’aux étrangers des pays membres de l’Empire, histoire de pousser à ce que les politiciens de ces pays aillent dans le même sens que Washington et appuient sa révolution, même si c’est au détriment de leur pays. L’ennui c’est que les Français et les Européens sont lassés de la décomposition de leur économie consécutivement à la politique menée par Bruxelles, et qu’ils ne sont pas près à suivre Trump pour aller encore plus loin dans le sens néolibéral. Ils veulent un État moins favorables aux actionnaires et aux banques, plus interventionniste. Les sondages montrent que la nationalisation par exemple des chemins de fer et des autoroutes est une revendication très populaire, comme la demande de nouveaux investissements de l’État dans le secteur de la santé et celui de l’éducation[15], mais aussi dans leur hostilité à la réforme des retraites voulue par Bruxelles[16]. Gouverner dans un tel environnement hostile est non seulement voué à l’échec, mais c’est parfaitement anti-démocratique ! 

Expulsion des migrants clandestins colombiens 

Volontairement je n’ai pas parlé de la question des migrants illégaux que Trump veut expulser. Il a mis en scène l’expulsion d’une petite poignée de migrants colombiens en menaçant la Colombie de sanctions terribles si ce petit pays ne récupérait pas ses citoyens. C’est une nouvelle bouffonnerie de l’homme à la figure orange. Il aurait fait expulser 538 immigrants clandestins depuis son retour. Une goutte d’eau dans la mer si je puis dire, puisque le nombre des immigrés clandestins est évalué à 12 millions d’individus ! Mais la farce va très loin parce que comme le montre le graphique suivant, c’est bien Joe Biden et son administration qui ont expulsé le plus de clandestins. En vérité une large partie de l’économie étatsunienne s’appuie sur les faibles salaires qui sont versés aux clandestins, notamment dans l’agriculture au Texas et en Californie et plus généralement dans la domesticité. C’était déjà un scandale dans les années quarante, et ça n’a jamais changé d’un pouce. Il ne s’agit pas d’être ici pour ou contre l’immigration clandestine, ce n’est pas le sujet, mais il faut comprendre qu’une large partie de l’économie est organisée autour de ces bas salaires et de ces mauvaises conditions de travail. Les crétins de journalistes du Figaro ou de L’Express ce sont extasiés sur cette opération publicitaire qui refléterait selon eux la nouvelle fermeté des Etats-Unis en la matière, et la gauche débile a emboité le pas pour dire qu’il fallait défendre le droit des migrants à aller où bon leur semble. Les Etats-Unis ont tellement pris l’habitude d’exploiter les migrants, qu’ils vont avoir de grosses difficultés pour s’en passer. En outre les chiffres montrent que lors de son premier mandat, en matière d’expulsion de clandestins, l’homme à la figure orange n’avait pas fait mieux qu’Obama, et nettement moins bien que Joe Biden. Trump avait déjà renoncé à construire le mur entre les USA et le Mexique, et il est très probable que le coup médiatique une fois passé. On a fait un rapide calcul, expulser les immigrants clandestins couterait 315 milliards de dollars, ce qui veut dire qu’elle devrait s’étaler sur plusieurs années[17] ! Sans parler des problèmes qui se poseraient sur le plan judiciaire. Mais Trump, sans précaution, s’est emparé de ce sujet parce que c’est populaire et que ça rapporte des voix, sans même avoir réfléchi que les migrations de travailleurs sont la conséquence de la mondialisation qui elle-même est causée par l’expansion des marchés. Les investissements dans la communication et la propagande peuvent permettre de gagner des élections, on voit ça tous les jours, mais ça ne permet pas de redresser un pays. Le 28 janvier 2025, l’homme à la figure orange signe un décret pour interdire les transgenres dans l’armée américaine. Sachant que ce sujet concerne 0,0075% des effectifs, on comprend que c’est juste pour amuser le tapis et sans importance aucune[18]. De même, il avait signé un décret pour refuser les aides publiques au changement de genre pour les mineurs, là encore ça ne concerne qu’une toute petite minorité. Ça concernerait potentiellement 300 000 personnes sur 340 millions d’individus. Cette posture polémique est bien entendu un marqueur pour faire pièce à l’imbécilité de l’idéologie woke qui a contaminé lourdement le parti Démocrate pour les élections de 2024. Il va de soi que ce genre de sujet sans intérêt qui occupe les politiciens permet de ne pas s’attaquer à des questions de fond. 

 

Sur tous les sujets de l’économie, les propositions de Trump n’apparaissent pas à la hauteur des enjeux des Etats-Unis, au contraire, il semble que tout cela va aggraver à la fois les tensions entre les Américains, mais aussi avec ses voisins et partenaires, sans apporter de solutions sérieuses pour enrayer le déclin de l’Empire. Les Etats-Unis, une fois passé la sidération provoquée par les turpitudes de l'homme à la figure orange, ne peuvent guère compter sur une loyauté indéfectible des Européens, des Japonais ou même des Coréens. Trump risque de leur donner de bonnes raisons pour s’en éloigner. Cette fuite en avant de Washington qui hésite entre brutalité et posture médiatique, mènera d’une manière quasi certaine  vers l’éclatement d’une crise financière et économique qui couve depuis très longtemps, depuis au moins 2008.



[1] C’est seulement sous les deux mandats de Bill Clinton que la dette publique étatsunienne a nettement reculé, pour repartir de plus belle avec George Bush le fils !

[2] Cela a été facilité par le Big ban financier qui au début des années quatre-vingts, grâce aux progrès du numérique, a permis de démultiplier de façon radicale la monnaie produite par les banques de second rang, mais aussi d’en finir avec le contrôle de la circulation des capitaux à l’échelle planétaire, ce qui par ailleurs a alimenté les crises récurrentes financières et réelles à partir de la fin du XXème siècle. Les crises économiques sont toujours la conséquence d’un affaiblissement du contrôle étatique  

[3] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/01/27/deepseek-la-chine-seme-la-confusion-dans-l-intelligence-artificielle_6518026_3234.html

[4] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/01/28/nvidia-perd-600-milliards-et-entraine-dans-sa-chute-le-nasdaq_6519363_3234.html

[5] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2024/10/07/taxe-sur-le-rachat-d-actions-comment-fonctionne-ce-mecanisme_6345767_4355770.html#:~:text=Pratique%20tr%C3%A8s%20r%C3%A9pandue%20%C3%A0%20Wall,850%20milliards%20d'euros).

[6] En 1968 John Kenneth Galbraith dans la version révisée de The Affluent Society, mettait en garde contre ce renoncement à une marche vers plus d’égalité dans la répartition entre les revenus, mais aussi entre le marché et l’Etat.

[7] https://www.cnbc.com/2024/12/23/amazon-workers-port-strikes-and-the-unpredictable-2025-for-shippers.html

[8] https://finance.yahoo.com/news/trump-says-having-federal-minimum-120042355.html

[9] https://francais.rt.com/russie/116367-serguei-lavrov-dresse-bilan-diplomatie-russe-2024-aborde-ukraine-et-trump

[10] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/28/groenland-la-premiere-ministre-danoise-s-assure-du-soutien-de-ses-allies-europeens-face-a-donald-trump_6520698_3210.html

[11] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/29/l-administration-trump-seme-la-confusion-en-decidant-un-gel-temporaire-des-aides-federales_6520965_3210.html

[12] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/29/l-administration-trump-revient-sur-sa-decision-de-geler-des-milliards-de-dollars-d-aides-federales-apres-deux-jours-de-confusion-pour-les-beneficiaires_6522257_3210.html

[13] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/28/limogeage-de-responsables-du-ministere-americain-de-la-justice-impliques-dans-les-poursuites-contre-donald-trump_6519295_3210.html

[14] https://abcnews.go.com/538/trump-starts-term-weak-approval-rating/story?id=118146633

[15] https://fr.statista.com/statistiques/892256/actions-macron-priorites-france/

[16] https://www.ifop.com/publication/le-regard-des-francais-sur-la-mobilisation-contre-la-reforme-des-retraites/

[17] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2115023/elections-americaines-deportation-trump-migrants

[18] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/28/donald-trump-signe-un-decret-pour-bannir-les-personnes-transgenres-dans-l-armee_6519583_3210.html

jeudi 30 janvier 2025

Commémoration des quatre-vingts ans de la libération d’Auschwitz, billet d’humeur

 

Cette commémoration de l’ouverture du camp de la mort d’Auswitch est un véritable scandale et une honte. Pourquoi ? Essentiellement parce que d’un évènement historique, l’Occident en a fait un spectacle son et lumière. La honte est que la Russie n’ait pas été invitée à ces célébrations, alors que c’est l’Armée rouge qui a libéré ce camp et ses annexes : « Le camp d'Auschwitz est libéré par la 100e division (général Krassavine) de la 60ème armée du front de Voronej de l'Armée rouge, renommé « Premier front d'Ukraine » après la libération de l'Ukraine, le 27 janvier 1945. Les camps souches d'Auschwitz I et Auschwitz II - Birkenau sont libérés par ces soldats dans le cadre d'une offensive sur la rive gauche de la Vistule. Ils y pénètrent vers 15 heures à la suite de combats qui font 66 morts parmi les Soviétiques. 7 000 déportés, maintenus dans le camp, survécurent jusqu'à la libération. Les soldats soviétiques ont découvert sur place environ 600 corps de détenus, exécutés par les SS pendant l'évacuation du camp ou morts d'épuisement ». Les Allemands, les Américains et même les Polonais étaient aux premières loges, alors que les Allemands avaient la première responsabilité de ces camps et que les Polonais avaient collaboré. Vous noterez que cette fantaisie s’est passée au moment où Trump avançait bêtement, comme à son habitude, que les Russes avaient aidé les Américains à gagner la guerre contre le nazisme. En vérité c’est bien l’inverse, les Américains ont aidé les Russes à vaincre Hitler essentiellement parce qu’ils avaient peur que l’Armée rouge conquière la totalité de l’Allemagne. Tout le monde sait ça, on connait la suite, comment les Américains ont remis au pouvoir en Allemagne, le personnel politique le plus corrompu avec le nazisme. Ce moment était historique, à la fois parce que c’était la fin de l’Allemagne hitlérienne, et parce qu’elle découvrait d’horreurs qui avaient été organisées et exécutées par des êtres humains dont l’humanité s’en était allée. Remarquez que le dénigrement du rôle des Russes avait commencé dès la fin de la guerre en mettant en scène les exactions de l’Armée rouge, meurtres et viols, en en grossissant les chiffres, tandis qu’on passait sous silence les mêmes faits de l’armée américaine en Allemagne, mais aussi en France[1]

Le but de ces mensonges grossiers est assez simple, en évinçant les Russes de ces commémorations, on donne un rôle central aux Etats-Unis, et par un glissement sémantique ahurissant, on fait comme si les Russes représentaient une nouvelle forme de nazisme à combattre, ce qui revient à dire qu’il faut renforcer l’OTAN et continuer à armer l’Ukraine. C’était là la raison de la venue de Zelensky à ces cérémonies, lui qui, par ailleurs, célèbre les bandéristes à grands coups de casquette, alors que cette même crapule bandériste a collaboré directement à l’extermination des Juifs en Ukraine. Le spectacle était rehaussé par la présence de 49 chefs d’États ou de leurs représentants, et de 300 survivants de cette ignominie. Il est malheureux que ces Juifs survivants se soient prêtés à cette fantaisie. Mais pour eux la manœuvre était sans doute obscurcie par leur volonté de témoigner une nouvelle fois, avant que de s’éteindre, on peut les comprendre. Cependant, rien ne sert de célébrer la libération d’Auschwitz si c’est sur la base d’un mensonge honteux. 

Le spectacle son et lumière, s’il a fait de la place à des témoignages poignants, était monté un peu comme la cérémonie des Jeux Olympiques, il ne manquait que Céline Dion pour pousser une chansonnette. Les participants ont marché en rang d’oignon, le visage fermé – ils en ont l’habitude – le pas lourd et cadencé. Macron et son épouse, tous les deux avec leur perruque chauffante, ont essayé de se pousser du col avec la complicité active de Paris match et de BFMTV. Histoire de faire croire qu’ils existent encore au-delà des murs de l’Élysée. Il faut cependant se souvenir que dans la propagande moderne, ce qui compte c’est moins le message que la façon d’occuper l’espace médiatique en prenant la pause. C’est comme un mauvais film, mais les mauvais films marchent assez souvent ! En vérité la question de la Shoah, au lieu de faire l’objet d’un spectacle télévisé, devrait ressortir des cours d’histoire dans le secondaire, mais on sait que des minorités ethniques et religieuses agissantes s’y oppose d’une manière ou d’une autre. Ces fantaisies médiatiques éloignent les populations de s’intéresser à ce sujet, sa banalisation par des politiciens dévalorisés n’aide en rien au développement de la conscience, cette cérémonie ressemblait un peu à ce rassemblement pour la réouverture de Notre-Dame-de-Paris, ou à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris. Dans cette société du spectacle, tout est transformé en une sorte de marchandise qu’on découpe à la demande selon le calendrier politique du moment.    

Auschwitz est par ailleurs devenu un lieu touristique très recherché. Le gouvernement polonais nous informe : « Dorénavant Auschwitz I peut être visité de 10 heures à 15 heures uniquement en groupes et avec un guide. Les touristes, ne souhaitant pas participer à un tour organisé, peuvent également visiter le camp, mais seulement de 8 heures à 10 heures et de 15 heures jusqu'à la fermeture du musée »[2]. C’est bien dérisoire que cette ignominie devienne un objet touristique au même titre que la visite du Louvre, de celle de Notre-Dame-de-Paris ou de Disneyland. Plus d’un million de Juifs sont morts dans ce cas, et chaque année c’est plus d’un million de touristes qui viennent visiter ce musée.  

Il reste des images de l’ouverture de ce camp de la mort par l’Armée rouge. Celle-ci a été accueillie dans la joie et avec une grande émotion par les malheureux déportés survivants. De nombreux soldats russes pleuraient en voyant ce désastre produit par un pays qui se disait au plus haut en matière d’éducation. Ces photos se passent de commentaire.

 

 

Léa Bibergal apparaît sur cette photo prise quelques semaines après la liberation d'Auschwitz. Le groupe exhibe un fanion de l'Armée rouge - archives familiales famille Sapir


[1]J. Robert Lilly, La face cachée des GI's. Les viols commis par des soldats américains en France, en Angleterre et en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, Payot, 2008.

[2] https://www.pologne.travel/fr-be/quoi-visiter/musees-et-galeries/auschwitz-%E2%80%93-nouvelles-regles-pour-visiter-le-musee#:~:text=Dor%C3%A9navant%20Auschwitz%20I%20peut%20%C3%AAtre,%C3%A0%20la%20fermeture%20du%20mus%C3%A9e.

dimanche 26 janvier 2025

Poucette, Les vraies jeunes filles, Gallimard, 1955.

 

C’est le premier et le dernier livre de Poucette, Nicola Ortiz née en 1933 et décédée en 2006. Publié en 1955, l’action de ce « roman » se situe plutôt en 1952. C’est une sorte d’autofiction qui prend comme milieu Saint-Germain-des-Prés. Poucette est une jeune cannoise, dix-huit ans à l’époque de ce roman, issue d’une famille aisée – c’est sa proximité avec Guy Debord d’ailleurs qui lui aussi montera à Paris depuis Cannes. Il fallait donc que ces jeunes gens s’ennuient férocement dans cette ville touristique pour se risquer à l’aventure germanopratine. Elle va donc nous compter par le menu ses histoires de fesses, de son dépucelage jusqu’à l’élimination de son « régulier », un nommé Jacky. Elle déplore dès son arrivée que le « quartier » n’est déjà plus ce qu’il était et note qu’un certain nombre de ces figures s’en éloignent. Guy Debord déménagera avec ses amis vers la Montagne Sainte-Geneviève, mais elle retournera à Cannes pour se lancer dans une carrière de peintre, avec plus ou moins de succès. Si Poucette reprend les antiennes de l’émancipation féminine et de ses difficultés, son livre reste celui d’une déception : Paris n’est pas à la hauteur de ses aspirations. Aurait-il pu l’être ? Il semble bien que non. La trajectoire de ce livre est celui d’une forme d’amendement. Cette débauche plus ou moins assumée – tout le monde couche avec tout le monde – va être rejetée par elle après qu’elle en ait fait une expérience aussi profonde que malheureuse. Si elle dévoile les ambiguïtés de cette démarche, elle se pliera volontiers à des rôles déjà écrits ailleurs, soit comme femme émancipée, soit comme femme soumise, elle n’arrive pas, et elle le dit, à en sortir. 

Il y a donc une vérité dans ce roman, celle-ci n’est pas forcément factuelle, et on doute que le Grand Charles vers qui elle se tourne finalement ait vraiment noyé le fameux Jacky dont elle n’arrive pas à se débarrasser par elle-même. C’est le portrait d’une jeune révoltée qui tente de s’émanciper de sa famille et de ses codes et qui au fond va trouver cela complètement vain et se ranger. Elle décrira d’ailleurs beaucoup de ses amis comme suivant cette voie, après avoir jeté leur gourme, ils rentrent dans le rang : Michel se marie, et le Grand Charles cesse de boire, tandis qu’elle rentre bien gentiment à Cannes. Cette parabole explique en quelque sorte pourquoi Saint-Germain-des-Prés a disparu en tant que quartier singulier. On retrouve un peu de cette ambiance de Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, titre emprunté à Guy Debord, sauf que Modiano lui en fait une forme de rêverie sur ce que le monde pourrait être, livré à la jeunesse et à ses troubles. En situant son histoire dans les années soixante, il l’élève au niveau du mythe. Alors que Poucette débarrasse Saint-Germain-des-Prés de sa mythologie et de ses postures pour en revenir à la banalité de la vie de Bohème. Comme Guy Debord elle vivait à l’hôtel grâce aux subsides de ses parents. Mais elle abandonnera rapidement ce combat obscur, n’ayant guère de ligne de conduite, ou peut-être moins de gout pour les alcools forts. C’est en quelque sorte le journal de la jeunesse vaincue, celle qui se range et qui veut oublier les errements de sa jeunesse pour passer à la vraie vie ordinaire, celle qui s’occupe d’avoir une place dans la société telle qu’elle est.  

L’ouvrage est bien écrit, avec à la fois de la nostalgie et suffisamment de cynisme amer pour qu’on s’y intéresse, et il est curieux qu’elle ne s’en soit tenue qu’à l’écriture de celui-ci. La pointe est acérée. Au passage on y croisera une certaine Nicky qui est sans doute un portrait décalé de la fameuse Kaki qui se défenestrera en 1953 et que Poucette décrit comme une droguée. On y reconnaitra aussi cette façon de cette jeunesse à conspuer les flics et les curés. Poucette ne fréquentait pas Chez Moineau, mais plutôt La Pergola chez le fameux Gaby. À travers ce qui peut paraitre comme un simple confusionnisme, on décèlera tout de même une revendication pour la liberté illimitée, sans qu’on sache très bien à quoi celle-ci peut s’employer. Et évidemment le quartier comme on disait alors, apparaissait aussi comme une sorte de laboratoire informel d’une quête vers une vie nouvelle. En dehors de peindre, on retrouve son nom en avril 1952 sur le tract Fini le cinéma français, un « manifeste » pour un cinéma lettriste, au côté des noms de Guy Debord, Isidore Isou, Dufrêne ou encore Serge Berna. Il est assez peu probable qu’elle se soit cependant occupée de cinéma. Mais cela veut dire qu’elle connaissait et fréquentait les lettristes. Et pour cause, elle avait été mariée très jeune avec Marc'O avec qui elle a eu un enfant.

Cocteau, Poucette, Marc'O en 1954


lundi 13 janvier 2025

Pendant que les Etats-Unis flambent, Trump veut envahir le Panama et le Groenland !

  

J’ai toujours considéré Trump et Musk pour des imbéciles, sans avoir de sympathie d’ailleurs pour le gâteux Biden et son équipe de va-t-en-guerre. Depuis tout petit je me méfie des Américains et de leurs tendances impérialistes à foutre le bordel aux quatre coins de la planète. Ce qui ne veut pas dire que je déteste tous les habitants de ce malheureux pays. J’ai connu de « bons » Américains. Mais enfin le mode de vie imposé à toute la planète par ces gens est une vraie calamité. Ce pays s’est développé et construit dans la haine et a commencé son parcours avec le génocide des Amérindiens, et ce n’est pas un hasard s’il est détesté par presque tous les pays du monde. Aujourd’hui, comme un symbole de l’accélération du déclin de sa puissance, ce pays est en feu, au sens propre et au sens figuré. Certaines villes de Californie ressemblent à Gaza, ou à Marioupol avant que les Russes ne reconstruisent cette dernière ville. Une région qu’on croirait avoir bombardée à grands coups de missiles hypersoniques On fera le compte des morts plus tard. Il serait urgent que les autorités étatsuniennes se penche sur les dégâts qui sont en cours et qui sont loin d’être terminés. Mais pendant qu’Elon Musk nous dit qu’il veut conquérir Mars et que Trump veut faire la guerre au Panama et au Groenland, annexer le Mexique et le Canada, la Californie flambe et ce n’est pas la première fois. Pauvre Amérique ! L’administration Biden n’est pas en reste, enfin du moins ce qu’il en reste. En même temps que Los Angeles flambe, elle annonce que 500 nouveaux millions de dollars vont être accordés à Zelensky pour qu’il poursuive la destruction de l’Ukraine. On peut mettre ces sommes folles accordées à Kiev – 200 milliards de dollars depuis le début de l’année 2022 – pour essayer de combler le sous-équipement des pompiers de Californie qui se tuent à la tâche. C’est le pays le plus endetté du monde, tant en ce qui concerne les institutions publiques, que les entreprises privées ou les ménages. Ces incendies qui n'en finissent pas de ravager la Californie sont une excellente  opportunité pour Trump pour stopper l'aide à l'Ukraine.

 

Le père Ubu qui va régner à Washington à partir du 20 janvier 2025, s’est mis à délirer dans ce contexte difficile pour l’Amérique. Il a commencé par dire qu’il allait faire la guerre au Panama si ce pays n’abaissaient pas les tarifs de franchissement du canal. C’est en effet une des rares guerre conventionnelle que les Etats-Unis peuvent gagner, un peu comme Ronald Reagan, un autre pitre, qui avait déclaré la guerre à la Grenade. Bien entendu quand il parle d’annexer le Canada et le Mexique, il est en plein délire. L’inacceptable n’est pas dans cette folie des grandeurs qui frise la démence, mais plutôt que les Européens ne disent rien ou pas grand-chose à cette volonté impérialiste. Il est vrai que la classe politique européenne a pris l’habitude de vivre couchée, la plupart de ses membres ayant été achetés ou s’étant vendus. En toute logique cette volonté manifeste de violer la souveraineté de ces pays devrait amener les Européens à édicter des sanctions économiques dures contre les Etats-Unis. Ce n’est pas le cas, le premier ministre britannique qui se fait injurier régulièrement par le pitre Elon Musk, ne trouve rien à répondre à ces déclarations de guerre. Voilà ce que donnent les échanges sur les réseaux entre Elon Musk, potentiel ministre de la suppression des fonctionnaires et Justin Trudeau. 

Dans cette conjuration des imbéciles, il va être difficile de soutenir que les Etats-Unis ne sont pas une puissance impérialiste. Ils l’ont toujours été, mais avant ils pratiquaient par des marionnettes interposées, notamment en Europe, aujourd’hui, ils veulent contrôler directement et ouvertement le monde entier. L’hystérique Trump avance bien entendu des éléments de rationalité. Il veut que le Panama obéisse pour qu’il brade sa souveraineté en abaissant ses tarifs. Pour le Groenland, c’est plus compliqué, il met la pression sur les Danois qui ont pourtant toujours été fidèles à l’OTAN et aux Etats-Unis, après avoir servi durant la Seconde Guerre mondiale les intérêts impérialistes de l’Allemagne nazie. Il semblerait que ce projet d’annexer le Groenland est ancien et serait lié à l’idée mal digérée de contrôler les routes de navigations au Pôle nord, mais aussi d’exploiter les terres rares nécessaires à la Hugh Tech. Bien sur les Etats-Unis peuvent gagner une guerre contre le Panama ou le Groenland, mais c’est tout ? Rappelons-nous que le fanfaron qui promettait la misère au Mexique si ce pays ne finançait pas le mur pour rester en prison, n’est même pas arrivé à construire 10% de ce mur.

La ville de Palisades en Californie est rayée de la carte 

Il y a quelques semaines, les Russes, Lavrov en tète disaient qu’ils se méfiaient de Trump comme de tous les Américains qui n’ont jamais renoncé à commander au reste du monde, à le piller, à le rançonner vis les lois d’extraterritorialité liées à l’usage du dollar – lois contre lesquelles aucun dirigeant européen ne s’est jamais élevé. Cependant, l’échec de la guerre en Ukraine contre la Russie, la montée en puissance des BRICS, mais aussi les incendies dévastateurs en Californie, donne l’image d’un pays en perdition qui ne vit plus que sur son passé. Seules les marionnettes de la politique européennes donnent encore du crédit à la parole dévalorisée des Etats-Unis. 

Les Etats-Unis d’aujourd’hui 

Pour les incendies, le fourbe Trump a une réponse toute prête, c’est la faute de Biden et de Gavin Newsom ! Sachant que Trump est un ennemi de l’idée selon laquelle les catastrophes « naturelles » à répétition – incendies, inondations, sécheresses et ouragans – n’ont rien à voir avec la destruction de la planète par sa surexploitation de ses ressources, il lui faut bien trouver un responsable, d’autant que lui-même s’apprête à favoriser le lobby de l’extraction du gaz de schiste qui va transformer ce pays qui était magnifique avant l’arrivée des Européens, et donc à accélérer la destruction de l’environnement. Avant même de commencer, le second mandat de Trump s’annonce comme déjà une catastrophe.

mercredi 8 janvier 2025

Jean-Marie Le Pen est décédé, un non-événement

  

C’est un parfait non-événement, et cela pour plusieurs raisons. La première c’est qu’il était mort politiquement depuis que sa fille l’avait exfiltré du Front National, et la seconde c’est qu’il n’était plus en état de nuire à qui que ce soit. C’était le parfait repoussoir, en effet par ses outrances, il était certain de rallier contre lui une large majorité, et il faisait tout pour que cela reste ainsi. Il était le vrai allié du système, puisqu’en effet, il permettait grâce au chantage du type tout sauf Le Pen, que tout continuât comme avant. Il n’aura échappé à personne que l’émergence de Le Pen commence avec le coming out de la gauche vers le néolibéralisme, au début des années quatre-vingts. Il représentait exactement la fausse alternance qui ne peut jamais arriver au pouvoir. La forme raciste de son opposition à l’immigration, similaire à sa haine affichée des Juifs, permettait justement de disqualifier tout débat sur cette question. Entre temps les fausses alternances se sont succédées et dévalorisées. Les meilleurs blagues ayant une fin, on se rend compte aujourd’hui que cet endiguement était une illusion perverse. Ça fonctionne de moins en moins bien. On le voit avec l’évolution du vote des ouvriers et des employés. Marine Le Pen qui a travaillé à dédiaboliser le FN sous l’impulsion de Florian Philippot a fait un bond en avant, en rejetant ouvertement l’antisémitisme de son père et des créateurs initiaux du F N. 

  

Évolution du vote des employés et des ouvriers en faveur du FN 

Le Pen permettait à la gauche de vivoter sans trop de programme, mangeant sa rente de situation qui pourtant s’effritait jour après jour. Les politicards comme Mélenchon laissaient entendre que l’œuvre de Le Pen était d’avoir mis des idées fausses dans la tête des catégories inférieures de la population. Mais il était pourtant évident depuis des dizaines d’années que le discours des partis de gauche était devenu inaudible. Les journaux en ont fait des tonnes pour nous expliquer combien Jean-Marie Le Pen était mauvais. Ses outrances étaient la meilleure justification pour consolider le système. Par système j’entends le système capitaliste de type néo-libéral. C’était un homme louvoyant qui n’avait aucune ligne politique stable. Il fut ainsi pour une Europe blanche en 2002, puis contre l’Europe en 2005. Amateur d’inégalités raciales, sociales et tout ce qu’on veut, il était une sorte de Trump, en moins riche toutefois, bien qu’il ne soit pas dans la misère. La politique lui ayant permis de vivre grassement sans travailler, et un détournement d’héritage[1]. Dans sa jeunesse il avait aussi gagné un peu d’argent en éditant et en diffusant des enregistrements de chants nazis. Fêtard, combinard, ses convictions n’étaient pas des plus solides. 

 

La question qui semblait embarrasser les journalistes était de savoir quelles seraient les conséquences de sa disparition. En vérité il n’y en aura aucune. Le RN continuera son petit bonhomme de chemin, bien aidé par la stupidité et l‘incompétence des autres politicards. Car la question qu’on aurait du devoir poser est la suivante, pourquoi les électeurs se sont-ils tournés de plus en plus vers ce parti ? Ensuite pour élargir le débat il faudrait se demander en quoi ce parti est plus néfaste que Renaissance ou Horizon, ou encore que les sociaux traitres du Parti socialiste. Pour ma part, le louvoyant Jordan Bardella, c’est un peu la même chose qu’Emmanuel Macron, le grain de démence en moins. L’unanimisme douteux de la presse main stream, de Libération au Monde, en passant par Le Figaro et Le Parisien, laisse à comprendre à quel point les  diatribes sur ce triste personnage sont hors de saison. Jean-Marie Le Pen faisait hurler avec ses provocations, mais Mélenchon et les clowns de la FI sont de la même école, incapables de rassembler et de présenter un programme cohérent, ils éructent des insanités, insultent leurs potentiels alliés. Le tweet de Mélenchon sur le décès de Le Pen est d’ailleurs édifiant. En effet, il suppose que Jean-Marie Le Pen a mis des mauvaises idées dans les têtes des Français un peu simplets, sans se demander si les Français n’avaient pas quelques raisons de se rallier à certaines thèses du créateur du F N. Pourtant la multiplication des attentats islamistes serait déjà une raison suffisante pour le comprendre.

 

Le jour où on annonçait le décès de Jean-Marie Le Pen, un autre clown, Daniel Cohn-Bendit, reprenait à son compte la thèse du grand remplacement à propos de l’immigration à Mayotte. Il a avancé : « qu’il était nécessaire de « freiner et rendre impossible cette immigration qui est là vraiment un grand bouleversement, un grand remplacement de la population »[2].  Allant jusqu’à soutenir que Mayotte ce n’était pas la France, ce qui est très osé ! Mais encore en 2023, ce bourricot évoquait bêtement les bienfaits de l’immigration en France. Il reprenait allègrement sans recul l’idée selon laquelle des tas d’étrangers ont fait la France, avec les mêmes noms que les gauchistes ressortent à chaque fois, Marie Curie, Joséphine Baker – qui du reste était bel et bien française – Manouchian[3]. Encore plus stupide que Le Pen, il supposait que les bons immigrés sont ceux qui ont du talent et pas vraiment les pauvres malheureux qui se laissent tenter par l’immigration. La stupidité de Cohn-Bendit n’est plus à démontrer, et le voilà maintenant après s’être converti au macronisme qu’il joue les Zemmour, il ne luis reste plus qu'à s'inscrire au RN. J’ai trouvé que ce télescopage en disait long sur l’inconséquence et l’opportunisme des politicards qui n’ont ni honneur, ni intelligence. Un clown chasse l’autre ! 


Quelques centaines de jeunes qui ne savaient pas que Jean-Marie Le Pen était mort depuis déjà des années ont bêtement fêter l'événement, comme si ce décès était la conséquence de leur action politique ! En 2025, on s'amuse comme on peut ! 


[1] https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/2025-01-07/d-ou-venait-cet-heritage-providentiel-qui-a-fait-de-jean-marie-le-pen-un-millionnaire-a2aedeb0-a237-4940-bf15-ba49622a1d17

[2] https://www.20minutes.fr/societe/4132145-20250106-mayotte-colere-gauche-daniel-cohn-bendit-reprend-compte-these-grand-remplacement

[3] https://www.nouvelobs.com/politique/20230112.OBS68245/daniel-cohn-bendit-sans-l-immigration-le-recit-national-francais-serait-bien-triste.html

vendredi 3 janvier 2025

Les extravagances nihilistes du marché de l’art moderne

  

Rothko, 14 novembre 2012, 75,4 millions de dollars 

Si dans ses premiers temps le système de la marchandise pouvait se targuer d’une certaine forme d’utilité, ce n’est plus le cas aujourd’hui. C’est cette histoire de la filière inversée chère à Galbraith, on crée l’objet avant d’en avoir défini l’utilité. Si on en arrive à cette dégénérescence du marché, c’est parce que le profit doit être en perméance réinvesti pour prouver sa nécessité. L’art justifie l’enrichissement, même des ignorants de la chose, mais celui-ci reflète en même temps lé dégénérescence de la société dans son ensemble. Il faut donc partir de deux faits concomitants : l’art moderne est complètement en rupture avec l’opinion publique, et il se développe comme un système de propagande qui  est sensé le goût moderne.

« Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît »[1]. L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence. » Guy Debord, La société du spectacle, thèse 12, 1967.

L’art en tant que marchandise ne saurait échapper à cette malédiction. Le marché de l’art est aujourd’hui dominé par des individus qui ne savent quoi faire de leur argent, et qui pour cela se venge en privilégiant ce qu’il peut y avoir de plus laid. C’était sans doute inévitable. Et on ne comprendrait rien du tout à cette laideur envahissante si on ne reliait pas ces extravagances au développement rapide des inégalités de revenus et de fortune. Les prix s’envolent pour des « œuvres » qu’on dirait bien avec les pieds, ou des taches d’encre jetées à la va comme je te pousse sur la toile. C’est parfois des objets, une banane, un homme en costume, qu’on scotche directement sur le mur. Cette démarche vise bien évidemment à dévaloriser ce qu’on nomme couramment l’art dans les sociétés occidentales et de semer le trouble. Mais tout le Monde n’est pas Marcel Duchamp et ses ready made s’ils ont sonné comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, ne peuvent pas être répétés de manière industrielle, ce qui n’empêche pas certains de se faire remarquer de cette manière. S’il y avait une chose peu reproductible, sous peine de faire système, c’est bien le geste de Marcel Duchamp qui lui au moins avait parcouru dans son œuvre toutes les étapes de l’évolution de l’art moderne et qui sur le plan technique n’était pas un bricoleur. Le problème qui se pose n’est pas qu’on produise des imbécilités et qu’on leur donne le nom d’œuvre d’art, après tout, chacun fait comme il l’entend, mais plutôt qu’un système financier de type capitaliste se soit greffé sur ces fantaisies.

Merde d’Artiste de Piero Manzoni 

Donc on peut produire n’importe quoi pourvu qu’on en face de la réclame pour attirer le client hébété. C’est même parfois de la merde d’artiste Produite et mise en boîte en mai 1961, chaque Merde d’Artiste contient 30 grammes d’excréments de Piero Manzoni. Alors vendus au poids, indexés sur le cours de l’or, les 90 exemplaires de cette œuvre font le bonheur des collectionneurs. Leur cote ayant depuis longtemps dépassé celle du métal jaune, le 60e anniversaire de cette scandaleuse série est l’occasion de se pencher sur les relations sulfureuses entre la merde et l’argent, le contenu et le contenant… Pas moins de trois exemplaires ont ainsi déjà atteint ou dépassé les 200 000 euros (hors frais) entre 2015 et 2020 pour une estimation pouvant aller jusqu'à 180 000 euros, mais souvent comprise entre 80 et 120 000 euros, fourchette dans laquelle semble s'être longtemps cantonné leur prix moyen en salle des ventes. Le message est clair, l’art c’est de la merde ! Les artistes produisent de la merde ! et cette logique doit se comprendre en deux sens : ils produisent de la merde parce que c’est ce que le marché – c’est-à-dire l’homme aux écus – demande. Les artistes n’ont aucune importance, ils sont juste là pour amuser avec de fausses audaces et de fausses rébellions, ce qui compte c’est ceux qui font grimper les prix. Ils n’ont même pas droit au statut de créateurs. 

Rothko 46,5 millions de dollars 13 mai 2015 

La toile ci-dessus peinte hâtivement c’est en quelque sorte une image du drapeau ukrainien qui a été depuis 2022 popularisé par la propagande occidentale. Elle s’est vendue 46,5 millions de dollars ! On ne peut pas pourtant accuser Mark Rothko d’être un pilier de soutien à l’Ukraine, étant donné que ce peintre minimaliste dans l’expression est décédé en 1970, du temps que la question de la guerre en Ukraine ne se posait pas encore. Les critiques nous disent finement que son œuvre est d’inspiration nietzschéenne, et qu’elle interroge la place de l’homme dans le monde moderne. La reproduction que j’ai mise en ouverture de ma diatribe, est un Number 12. Cela représenterait une image de la tragédie ! Les critiques y voient un peu ce qu’ils veulent, surtout s’ils y sont poussés par des peintres qui en deux ou trois phrases définitives théorisent leur activité. En vérité cette activité représente deux impuissances qui se soutiennent, celle de l’artiste peintre qui ne sait pas trop ce qu’il doit représenter, et celle des critiques qui doivent trouver quelque chose à dire. C’est un système qui tient parce qu’il est organisé autour de l’argent : autrement dit, c’est l’argent qui décide de la qualité de la peinture ! Si tu n’es pas soutenu par de l’argent, ta peinture est mauvaise ! Bien entendu ceux qui ont acheté ces peintures laides à faire peur se rembourseront justement dans leur capacité à faire grimper les prix, avec la complicité des galeristes, des critiques, des musées aussi, et des salles des ventes. En général les œuvres de Van Gogh se vendent, à quelques exceptions près entre 70 et 80 millions de dollars qui ont déjà une célébrité qui dépasse le microcosme du marché international de l’art. Ce sont déjà des prix extravagants qui signifient que les plus riches confisquent pour eux-mêmes les œuvres les plus réputées du patrimoine de l’Humanité. C’est une sorte de privatisation des œuvres du génie humain. On le sait, c’est d’abord un placement spéculatif, même si ici et là quelques milliardaires essaient de démontrer qu’ils ont aussi du goût pour la peinture ! Ces placements spéculatifs ne rapporteront rien à la communauté en termes d’emplois ou d’investissements, c’est une manière de démontrer que les revenus des plus riches sont tellement élevés qu’ils ne savent plus comment les dépenser. Il y a encore, c’est bien connu, une compétition entre ceux qui veulent acquérir une toile à n’importe quel prix et qui se livrent des batailles au couteau.   

Jasper Johns, a vendu un drapeau encadré d’une taille de 30 cm sur 45 cm 36 millions de dollars en novembre 2014 

Bien entendu les peintres qui se livrent à une telle dégradation de ce qu’on pourrait appeler leur métier sont des gens qui n’ont aucun respect pour eux-mêmes et on ne voit pas pourquoi on leur en accorderait. Voici Jasper Johns, celui-ci se contente d’encadrer des drapeaux étatsuniens. Vite fait, bien fait, l’idée rapporte beaucoup d’argent, personne n’est capable de dire pourquoi il a fait ça. Mike Wikelmann est encore plus malin que les autres. Plutôt que de travailler, il fait produire ses œuvres avec des logiciels, particulièrement avec Cinema 4D. il n’est évidemment pas artiste peintre, mais artiste visuel, et aussi comme il a plusieurs cordes à son arc, il est aussi vidéo jockey. Comme les vedettes du catch, il n’utilise pas son vrai nom, mais celui de Beeple. L’idée est de montrer que l’art est complètement un reflet de l’avancement de notre technologie. Le but n’est même pas de faire ressurgir combien ce monde saturé de technique est devenu invivable, mais plutôt de montrer comment on peut accompagner l’apocalypse. La vidéo qu’il avait faite de Donald Trump nu devant lequel passe des gens plus ou moins indifférents et qui dure dix secondes seulement avait été rachetée par un collectionneur pour 67 000 dollars, et il la revendra 6,6 millions de dollars ! Le retour sur investissement est très bon. Ici ce n’est plus le talent ou l’imagination qui se paye, mais plutôt l’idée à la mode. Ce qui est défini comme de l’art aujourd’hui, c’est de découper un morceau de n’importe quoi, de l’isoler et de l’encadrer. 

L’artiste « numérique Beeple, 2021 30 millions de dollars 

Ricardo avançait que la valeur d’une peinture était proportionnelle à sa rareté, autrement dit le talent est rare, et il faut payer pour. Marx pensait au contraire qu’au bout du compte l’œuvre d’art avait un prix en fonction du temps de travail du peintre, avec l’idée que ce travail dépendait aussi du temps qu’il avait fallu au peintre pour acquérir ses compétences. Les deux avaient tort, en fait Ricardo avait tort parce qu’il inversait le problème : quand le marché dit cette œuvre est chère, il veut dire que c’est son prix et non sa rareté – voir les Number 12 de Rothko par exemple – qui définit ce qui est beau. Marx se trompait tout autant car il croyait qu’au fond la société capitaliste est capable de récompenser le travail. Le prix sur le marché de l’art est une injonction. Vous devez aimer cela parce que son prix est élevé. L’autre idée est qu’il faut être original, obstinément original. Ce qui veut dire non seulement produire quelque chose qui n’a jamais été produit – le progrès l’implique – mais qu’en outre il faut se faire remarquer, donc trouver quelque chose de spectaculaire qui fera du peintre une homme remarquable au plein sens du terme. Se faire remarquer même par sa stupidité permet de faire grimper les prix puisqu’en effet ceux-ci sont tributaire de la publicité qui est faite sur les œuvres. Il y a en effet dans cette arrogance le droit à une imbécilité revendiquée. Les très riches comme Bernard Arnault achètent des  œuvres d’art comme ils achètent un club de football, sans rien y comprendre bien évidemment. 

Cy Twonbly, 70,5 millions de dollars, 12 novembre 2015 

Voici celui-là, Cy Twonbly, un vrai gribouilleur, et justement pour se faire remarquer, il produit des toiles minimalistes que même un enfant n’oserait pas faire et encore moins signer. C’est censé être très subtil, provoquer des émotions diverses et variées que vous n’auriez pas pu obtenir sans cette toile qui vaut plus de 70 millions de dollars. Les émotions de ce type particulier sont donc d’abord réservées à ce qui ont les moyens. En tous les cas les prix de ses toiles sont extrêmement élevés pour un peintre décédé en 2011. Autrement dit, il suffit d’encadrer un gribouillage pour en faire une œuvre d’art. bien évidemment cela ne peut pas se faire sans un minimum de publicité, c’est-à-dire sans avoir à sa disposition un réseau de critiques, de salles des ventes et de galeristes qui indiquent la tendance de l’art moderne. Ce que peut bien faire « l’artiste » ne compte absolument pas. Ce qui importe c’est la mise en spectacle. L’idée est la suivante : vous les très riches si vous ne lancez pas dans la compétition pour acquérir une œuvre d’art à laquelle le commun ne comprend rien, vous avez rater votre vie et votre argent n’a aucune utilité. La pseudo rareté de l’art à l’âge de la reproduction industrielle est la motivation apparente de la compétition entre très riches pour s’approprier cette rareté. 

 Sans titre (2005) – Cy Twombly – 46,4 millions de dollars 

Évidemment le commun se moquera de cette preuve d’imbécilité de l’enrichissement sans but de petits magouilleurs, mais ils en garderont tout de même une vieille rancune, sachant à quel point il est difficile de joindre les deux bouts, ou encore de trouver un médecin quand on est malade. C’est en tous les cas une manière nihiliste d’emmerder le public ordinaire qui refuse de faire semblant de comprendre quoi que ce soit à cette fantaisie. 

Comedian, Maurizio Cattelan 6,2 millions de dollars, 21 novembre 2024 

Banane scotchée contre un mur a atteint 6,2 millions de dollars, « chef d’œuvre de Maurizio Cattelan », 21 novembre 2024, auparavant elle avait été vendue 120 000 dollars en décembre 2019 ! Cette imbécilité dégénérée ne s’appelle pas « la banane scotchée contre le mur », ce qui serait bien trop vulgaire, mais The Comedian, en anglais ça fait plus chic et ça donne à penser. C’est une vieille resucée des Ready made de Marcel Duchamp, et c’est encore plus éphémère qu’une banane se dégrade finalement assez vite, il parait que l’imbécile qui a acheté cette « œuvre » a depuis mangé la banane ! Cet épisode ubuesque des dérives de l’art moderne, sans style, sans objectif, sans idée et sans travail, entérine l’idée d’une fin de l’art, celle annoncée par Dada après la Première Guerre mondiale et théorisée par Guy Debord et les situationnistes. Notez que cette fin de l’art était déjà annoncée par Hegel dès los qu’on avait compris le rôle de l’argent dans la structuration de ce marché particulier[2]. Certes il y a toujours eu dans l’histoire de riches mécènes, mais ceux-ci étaient plus influencé par leurs propres gouts que par celui des marchands, mais surtout, ils n’avaient pas intégré l’idée de progrès, or c’est évidemment ce progressisme qui entraine forcément la ruine de l’art, en ce sens qu’il faut innover et que pour innover il faut détruire et dévaloriser le travail des artistes qui vous ont précédé. Pour ce qui concerne le travail justement, il n’y en a pas dans l’art moderne, c’est même le contraire, ce qu’on vend c’est l’idée justement que le travail n’a rien à faire avec l’art ! Tout l’art moderne est là pour démontrer que le marché se moque du travail. 

Justin Sun, se fait photographier mangeant la banane qu’il a acquise 

Les artistes modernes sont des entrepreneurs. Par exemple prenons le cas de Christo qui emballait tout et n’importe quoi, le Pont Neuf, ou encore l’Arc de Triomphe. Bien entendu lui-même ne fait rien du tout. Il vend le concept à des mécènes à moitié débiles, il parcourt le monde pour cela. Il choisit en général des monuments célèbres. Quel est le but de cette fantaisie ? Essentiellement de masque ce que le passé considérait comme beau. C’est donc le travail de la négation qui commence en ôtant la possibilité au moins momentanément aux passant d’admirer ce que Christo ne serait sans doute pas capable de faire. Il serait risible de considérer que ce travail du négatif conserve en lui-même de la noblesse ou de la grandeur. Une telle démarche permet à Christo de se faire remarquer et d’exister, même si c’est seulement au journal télévisé de 20 heures devant des journalistes ahuris qui n’osent pas dire ce qu’ils pensent de cette démarche. 

 

Mais l’emballage coute cher. Par exemple celui de l’Arc de triomphe, en haut des Champs Élysées représente 25 000 m2 de tissus, 3 000 mètres de fil rouge, et bien entendu de la main d’œuvre, une main d’œuvre qualifiée bien entendu. Le tout aurait coûté 14 millions d’euros en 2021. On nous dit que cette œuvre évidemment éphémère est autofinancée. Elle viendrait de la vente des œuvres de Christo lui-même. Mais cette vente bénéficie de la publicité que permet cette fantaisie d’emballage. Et la plupart des mécènes de cette œuvre bénéficieront d’un crédit d’impôt. Ce qui veut dire que l’État finance indirectement cette défiguration de l’espace urbain. Plus le budget de ce genre d’œuvre est élevé – il faut du matériel, des hommes – et plus les revenus de Christo seront élevés. Christo c’était une entreprise multinationale, il opérait dans tous les pays du monde. Il y avait un  investissement, l’emploi d’une main d’œuvre abondante et d’un capital matériel – du tissus, mais aussi des grues et du matériel de travaux publics – et aussi un retour sur investissement qui pouvait s’évaluer aussi bien en termes monétaires qu’en notoriété qui permettait d’entretenir la pompe à phynance. Car dans le capitalisme financier, c’est d’abord la notoriété qui permet de rassembler des capitaux importants, et plus ces capitaux sont importants, plus la surface visible est grande. Les journalistes aimant à saluer ce qu’ils croient être de la démesure.

 

 

Sur le marché de l’art, tout est évalué du point de vue du dollar. Jeff Koons l’a très bien compris. C’est un ancien trader en matières premières et donc qui n’a aucune idée de l’art en dehors des mécanismes qui font que celui-ci se vend ou non. Avec Basquiat, le site Art Price nous disait que Jeff Koons et Basquiat représentaient à eux deux 12% du marché de l’art mondial. « Les grands noms de l’Art Contemporain attirent les foules dans les musées et légitiment l’aura d’une collection, qu’elle soit publique ou privée. Avec des œuvres valorisées à des dizaines de millions de dollars, les signatures tutélaires représentent un enjeu colossal pour le Marché. Les trois-quarts du résultat mondial reposent sur 100 artistes seulement, parmi plus de 30.000 soumis à la loi du plus offrant. Autrement dit, la santé économique du Marché de l’Art repose sur 0,3% des artistes vendus aux enchères ». Ce constat cependant ne nous dit pas ce qui fait la notoriété d’un artiste, on en revient à ce qu’on disait au début : un grand nom c’est celui qu’on cite le plus souvent, et pour cela il y faut la complicité d’un système médiatique qui mettra en avant un tel ou un tel. « L’ambition de Koons n’est à la hauteur que du cercle proche d’agents et de collecteurs qu’il a développé. Sa vision va au-delà de celle de ses collectionneurs, ce qui lui permet de manipuler son marché. Propulsé par le collectionneur Grec Dakis Joannou, il a été approché par Sonnabend, Deitch, Gagosian, Mnuchin, Donald Young, agents les plus reconnus du monde de l’art, ainsi que par un cercle de collectionneurs tels que François Pinault, propriétaire de la maison de vente Christie’s, Peter Brant et Stephan Edlis, qui ont placé ses œuvres au cœur de leur collections et les achetaient à leur sortie du studio. Plus récemment, Koons fait partie des collections des plus grandes célébrités »[3]. C’est moins ce que fabrique Jeff Koons qui compte, que la manière de le vendre, et tout seul il ne serait jamais arrivé à une telle notoriété, c’est-à-dire à un tel volume d’affaires. 

Le Rabbit de Jeff Koons s’est vendu 91 millions de dollars en 2019 

Au fil des années, Jeff Koons ne fait pas que des plugs anaux ! il produit une quantité d’œuvres industrielle qui sont fabriqués par des employés salariés dans sa fonderie, souvent d’ailleurs en plusieurs exemplaires. Il a le titre de plasticien, son inspiration nous dit-on se trouve dans les objets de la vie quotidienne et de la culture pop transformés en une sorte de Kitch, lisse et aseptisé. Il n’est pas étonnant qu’un milliardaire comme François Pinault s’y intéresse et en fasse la promotion. Toute la laideur de notre époque git dans cette collusion d’intérêts qui traficote en vase clos. Et de temps en temps on permet à la classe moyenne inférieure, semi-instruite dans les facultés de lettres ou dans les écoles de Beaux-Arts, semi-illettrée pour les mêmes raisons, de visiter les expositions de cet individu, afin de donner une sorte de caution morale, montrer que l’artiste autoproclamé est populaire.  On a parlé de la complicité des salles de vente, des galeristes, mais on n’a rien dit des directions des musées qui donnent du lustre à cette fantaisie.

Le Rabbit de Jeff Koons s’est vendu 91 millions de dollars en 2019

Au fil des années, Jeff Koons ne fait pas que des plugs anaux ! il produit une quantité d’œuvres industrielle qui sont fabriqués par des employés salariés dans sa fonderie, souvent d’ailleurs en plusieurs exemplaires. Il a le titre de plasticien, son inspiration nous dit-on se trouve dans les objets de la vie quotidienne et de la culture pop transformés en une sorte de Kitch, lisse et aseptisé. Il n’est pas étonnant qu’un milliardaire comme François Pinault s’y intéresse et en fasse la promotion. Toute la laideur de notre époque git dans cette collusion d’intérêts qui traficote en vase clos. Et de temps en temps on permet à la classe moyenne inférieure, semi-instruite dans les facultés de lettres ou dans les écoles de Beaux-Arts, semi-illettrée pour les mêmes raisons, de visiter les expositions de cet individu, afin de donner une sorte de caution morale, montrer que l’artiste autoproclamé est populaire.  On a parlé de la complicité des salles de vente, des galeristes, mais on n’a rien dit des directions des musées qui donnent du lustre à cette fantaisie. 


[1] Phrase détournée de G.W. F. Hegel qui écrivait « ce qui est réel est rationnel, ce qui est rationnel est réel. » dans sa préface des Principes de la philosophie du droit publié en 1921. 

[2] G. W. F. Hegel, Esthétique, rédigé entre 1818 et 1829, 2 tomes, Le Livre de Poche, 1997.

[3] https://blog.artsper.com/fr/la-minute-arty/decryptage-sur-les-pas-du-maitre-du-marketing-jeff-koons/

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